GALERIE SHANDY (5) – MUSICIENS
George Antheil
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| George Antheil |
Enrique Vila-Matas n’explique pas davantage le rapport entre la crise de Biely et la décision de rester célibataire tout comme il n’apporte plus guère d’importance à Edgar Varèse par la suite du récit. On retrouve une dernière fois le musicien page 116 au chapitre du Banhof Zoo, jouant du piano dans le salon Macao. Le caractère shandy du musicien m’échappe à la vérité et je n’ai pas trouvé dans son œuvre, sa personnalité et sa vie des éléments pouvant s’y rapporter, à part peut-être ses travaux expérimentaux sur la musique électronique et la matière sonore, se rapportant à l’idée d’innovation des Shandys.
Le second musicien cité est plus intéressant. Il s’agit de George Antheil, compositeur américain né dans le New Jersey en 1900. En 1923, il s'installe à Paris où il fréquente entre autres James Joyce, Ezra Pound, Hemingway, Man Ray, Fernand Léger, Erik Satie, Picasso, Gertrude Stein, Salvador Dalí, Igor Stravinsky…EVM en fait l’auteur (page 43) d’un opuscule fictif , la Nicotechnie Démentie, qui aura pour effet « de ranimer les shandys et de les faire entrer dans une sorte d’euphorie secrète et des plus créatives aux conséquences inimaginables » (page 44).
Dans une note en bas de page, EVM écrit qu’il s’agit là d’un texte sans intérêt majeur, et non cité dans la bibliographie Shandy pour cette raison, et qui ne vaut guère que pour un chapitre exalté contenant un bref éloge du tabac.
L’intronisation de George Antheil comme Shandy avéré est faite par EVM lorsqu’il rappelle qu’Antheil est le compositeur du polémique Ballet Mécanique ( « une musique Shandy par excellence » précise EVM), lequel créé en 1926, fut en effet à la fois le zénith et le nadir de la carrière du musicien. Notoire pour son orchestre de pianos, percussions, sonnettes électriques et hélices d'avions, le ballet est le point culminant de l'intérêt d'Antheil pour le Futurisme, voire le Dadaïsme.
Jeune, George Antheil rêvait d'être un artiste sulfureux ayant toujours quelque chose d'insolite à proposer. Musicien, il se devait d'être d'avant-garde, ce qu'il fut effectivement, le temps de se rendre compte que cela ne nourrissait pas nécessairement son homme. Pianiste forcené, il a infligé à ses mains des séances de tortures à l'eau glacée, afin de les endurcir. Sa technique pianistique athlétique, sollicitant le clavier jusque dans ses derniers retranchements, a de fait beaucoup impressionné les auditoires de l'époque. Inventeur touche-à-tout, il a imaginé toutes sortes de procédés électromécaniques destinés à entraîner d'honorables instruments à produire les sons les plus inattendus. Amateur de jazz, il fut parmi les premiers à en introduire le son caractéristique au sein d'une écriture maîtrisée qui inspira ultérieurement Léonard Bernstein.
Le caractère audacieux, inventif, scandaleux, polémique de l’oeuvre ainsi que sa réputation « d'enfant terrible » du Paris des années folles et de « bad boy du piano » suffisent à faire de George Antheil un Shandy fascinant à plus d’un titre.
Dans l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative, EVM le fait habiter dans l’appartement au dessus de la librairie Shakespeare And Co, rue de l’Odéon. « Il avait coutume d’entrer chez lui par la fenêtre en escaladant shandyment la façade de l’établissement ».
J’aime particulièrement dans cette phrase la création de l’adverbe shandyment et j’aimerai bien savoir ce qu’il recouvre. Laissons à notre imagination le soin d’en exprimer le sens…
Outre qu’il habite au 7 rue de l’Odéon, le musicien
américain est aussi le maître de cérémonie des réunions de la société secrète
tous les vendredis dans la librairie de Sylvia Beach.
EVM en fait même l’inventeur d’une méthode de détection des
artistes portatifs dans les rues de Paris. « Une année durant, il
parcourut les terrasses de Montmartre et de Saint-Germain en distribuant,
dans un silence parfait, et avec des
expressions de conspirateur, l’alphabet manuel des sourds. Sur la même feuille
figuraient des instructions incompréhensibles à première vue : douze
phrases qui ne prenaient sens que si l’on s’apercevait qu’en lisant verticalement
la première lettre de chacune des douze phrases une adresse apparaissait :
Sept rue Odéon. La première de ces phrases, par ailleurs, était écrite en
espagnol e ne manquait pas non plus d’intérêt si l’on voulait bien s’attarder à
lire le mot qu’y composaient les majuscules initiales : Si Hablas Alto
Nunca Digas Yo, soit SHANDY, soit « Si tu parles fort ne dis jamais
Je ».
Après cet exploit, nul ne contestera, je crois, la figure de
Shandy majeur de George Antheil que l’on retrouve plusieurs fois dans
l’AHLP : il est de la fête de
Vienne, du chapitre de Prague et des Odradeks ainsi que du voyage immobile du
Banhof Zoo.
Erik Satie

Erik Satie, compagnon de fêtes de Antheil, n’est cité qu’une seule fois, page 117, dans le chapitre Banhof Zoo, où il remplace un soir Antheil au piano, ce dernier étant tombé amoureux de Pola Negri, la femme fatale.
On peut regretter que EVM n’ait pas fait davantage de place
à Erik Satie, qui aurait mérité une place de Shandy d’honneur d’abord par son
caractère de machine célibataire, sa seule relation sentimentale connue étant
la liaison qu’il eut avec l’artiste peintre Suzanne Valadon en 1893 durant cinq
mois. La rupture brisa le musicien.
Ensuite par son humour moqueur et ironique, sa personnalité
excentrique qui fascina tant de ses contemporains. Au contact de la vie
artistique parisienne, il a toujours pris position en faveur de l’art
d’avant-garde
Ainsi, après sa rencontre en 1916 avec Jean Cocteau avec
lequel il écrivit le ballet Parade, il entre en contact dés 1919 avec
Tristan Tzara qui lui fait connaître d’autres dadaïstes comme Francis Picabia,
André Derain, Marcel Duchamp, Man Ray avec lequel il fabrique son premier ready-made dès leur première rencontre.
Toute sa vie, Satie s’est inscrit contre le conformisme artistique du
moment (romantisme, impressionnisme, wagnérisme), en adhérant par exemple au
mouvement du dadaïsme,
ou en se tenant à l'écart de la vie mondaine parisienne et en méprisant
ouvertement les critiques musicaux de son temps. Sa renommée de provocateur dépasse parfois le vrai
rôle que sa musique, à la fois avant-gardiste et accessible et épurée, a joué
au seuil du XXe siècle.
Mais si tout ceci ne fait pas de lui un Shandy, c’est à plus
rien n’y comprendre.
Afin de réparer l’oubli de EVM, nous incluons donc ipso
facto Erik Satie parmi les Shandys d’honneur. Autre musicien Shandy, à mon
sens, oublié de EVM : Maurice Ravel.
Robert Johnson
Il existe encore un cas de musicien (?) cité par Enrique Vila-Matas dans l’Abrégé
d’Histoire de la Littérature Portative, page 35-36, chapitre
« Suicides Hôteliers », qui est pour le moins curieux, voire
complexe. Il s’agit de Robert Johnson qui est un ami de Georgia O’Keefe et
évolue dans le milieu artistique new-yorkais. C’est Man Ray qui, en le voyant,
est frappé par ce personnage « marqué par l’empreinte du vide, du
déchirement et de la mort préfigurée. ». Robert Johnson a toujours avec
lui une mallette très légère dont tout le monde pense qu’elle est remplie de
tableaux. On découvrira en fait qu’il s’agit d’une véritable valise à
pique-nique. Johnson se suicidera par une méthode élaborée que je vous laisse
le soin de découvrir.
Sa mort provoque une vague de suicides parmi la jeunesse
new-yorkaise si bien que Skip Canell, son ami, demande à Jacques Rigaut, alors
à New-York étant amoureux de Georgia
O’Keefe, souvenez-vous, et expert en la matière de suicide, d’écrire une lettre
contre le suicide. Cette lettre publiée dans le New York Times eut
l’effet inverse. On connaît la suite. Rigaut rentre à Paris et met bientôt fin
à ces jours…Il en sera fini de Rigaut comme de Robert Johnson.
Quel rapport avec la musique, me direz-vous ?
Robert Johnson fut aussi un guitariste et chanteur de blues
noir américain né en 1911 et mort en 1938 à l’âge (Shandy) de 27 ans. Sa vie énigmatique, peu documentée, ainsi
que sa mort précoce, ont donné lieu à beaucoup de légendes. L’originalité de
ses chansons et de son jeu de guitare, ont influencé un grand nombre de
musiciens, parmi lesquels Bob Dylan, The Rolling Stones, Eric Clapton. Sa vie,
sa musique et sa mort en ont fait une légende pour plusieurs générations de
bluesmen et de rockers.
Parmi les critères shandy non indispensables mais
recommandés (page 15 de l’AHLP) figure, souvenons-nous, une sympathie à l’égard
de la Négritude. Il pourrait sembler logique que le Robert Johnson en question
soit donc effectivement le personnage du bluesman. Nous y avons cru. Toutefois,
ce n’est pas le cas. La résolution du mystère, c’est EVM qui la donne ( ?)
sur son site internet (http://www.enriquevilamatas.com/obra/l_haliteraturaportatil.html#diez7)
sur une page consacrée à l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative.
L’écrivain barcelonais nous explique que lorsque la société
Shandy s’est fondée en 1924 à Port Hâtif, Robert Johnson n’était alors qu’un
adolescent de treize ans. EVM dit qu’il n’est donc pas plausible (depuis quand
prend-t-il soin de vraisemblance ?) que Robert Johnson eut fait partie du
voyage de port Hâtif et se soit suicidé à New-York.
Il écrit donc que celui qui se fait appeler Robert Johnson
dans l’AHLP n’est autre que Joseph Roth qui prit ce pseudonyme pour passer
inaperçu ( !) mais il ne s’attendait pas à ce que son suicide new-yorkais inventé,
apprend-t-on, eut un tel succès et à ce que son nom devienne celui du
grand-père du rock’n’roll et que tout ceci provoque un double malentendu
historique.
Ici, EVM mélange les pistes et s’embrouille peut-être
lui-même. D’abord, il nous dit que Robert Johnson était du voyage fondateur de
Port-Hâtif, ce qui n’est mentionné nulle part. Il indique ensuite que son
suicide était inventé, un point sur lequel le texte de l’AHLP reste muet.
Enfin, il trouve la parade en nous lançant sur la piste de Joseph Roth,
écrivain autrichien né en 1890 et mort à Paris en 1939 et dont le roman le plus
célèbre est La Marche de Radetzky publié en 1932 qui raconte le destin
d'une famille sur trois générations sous la Monarchie austro-hongroise
finissante et où transparaît la nostalgie monarchiste de l'auteur.
Tout ceci est bien étrange, compliqué et peu plausible
également. Elle nous enseigne toutefois sur un point. Il s’agissait bien du
bluesman Robert Johnson mais dont l’identité fut usurpée par Joseph Roth,
lequel fut aussi un mystificateur et un mythomane, d’après certaines recherches
faites par des biographes et critiques littéraires.
En conclusion, il faut donc prendre cette explication de
Enrique Vila-Matas pour ce qu’elle est : le nouveau tour de passe-passe
d’un mystificateur d’exception.

