mardi 19 juillet 2016

GALERIE SHANDY (5) MUSICIENS




GALERIE SHANDY (5) – MUSICIENS

George Antheil
George Antheil 
Parmi les Shandys figurent des artistes, des écrivains et aussi des musiciens. Un des éléments fondateurs de la société Shandy étant, je le rappelle, le crise de nerfs de l’écrivain russe André Biely et la chute de cheval du musicien Edgar Varèse, « alors que parodiant Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ » (page 11), les deux évènements se produisant simultanément le même jour à la même heure. C’est du récit de Varèse de l’incident de Biely que Marcel Duchamp décide « qu’on ne devait pas charger sa vie de trop de poids, de trop de choses à faire, de ce qu’on appelle femme, enfants, maison de campagne, voiture.. » , établissant du coup deux critères shandy, être célibataire et être un artiste portatif.
Enrique Vila-Matas  n’explique pas davantage le rapport entre la crise de Biely et la décision de rester célibataire tout comme il n’apporte plus guère d’importance à Edgar Varèse par la suite du récit. On retrouve une dernière fois le musicien page 116 au chapitre du Banhof Zoo, jouant du piano dans le salon Macao. Le caractère shandy du musicien m’échappe à la vérité et je n’ai pas trouvé dans son œuvre, sa personnalité et sa vie des éléments pouvant s’y rapporter, à part peut-être ses travaux expérimentaux sur la musique électronique et la matière sonore, se rapportant à l’idée d’innovation des Shandys.
Le second musicien cité est plus intéressant. Il s’agit de George Antheil, compositeur américain né dans le New Jersey en 1900. En 1923, il s'installe à Paris où il fréquente entre autres James Joyce, Ezra Pound, Hemingway, Man Ray, Fernand Léger, Erik Satie, Picasso, Gertrude Stein, Salvador Dalí, Igor Stravinsky…EVM en fait l’auteur (page 43) d’un opuscule fictif , la Nicotechnie Démentie, qui aura pour effet «  de ranimer les shandys et de les faire entrer dans une sorte d’euphorie secrète et des plus créatives aux conséquences inimaginables » (page 44).
Dans une note en bas de page, EVM écrit qu’il s’agit là d’un texte sans intérêt majeur, et non cité dans la bibliographie Shandy pour cette raison, et qui ne vaut guère que pour un chapitre exalté contenant un bref éloge du tabac.
L’intronisation de George Antheil comme Shandy avéré est faite par EVM lorsqu’il rappelle qu’Antheil est le compositeur du polémique Ballet Mécanique ( « une musique Shandy par excellence » précise EVM), lequel créé en 1926, fut en effet à la fois le zénith et le nadir de la carrière du musicien. Notoire pour son orchestre de pianos, percussions, sonnettes électriques et hélices d'avions, le ballet est le point culminant de l'intérêt d'Antheil pour le Futurisme, voire le Dadaïsme.
Jeune, George Antheil rêvait d'être un artiste sulfureux ayant toujours quelque chose d'insolite à proposer. Musicien, il se devait d'être d'avant-garde, ce qu'il fut effectivement, le temps de se rendre compte que cela ne nourrissait pas nécessairement son homme. Pianiste forcené, il a infligé à ses mains des séances de tortures à l'eau glacée, afin de les endurcir.  Sa technique pianistique athlétique, sollicitant le clavier jusque dans ses derniers retranchements, a de fait beaucoup impressionné les auditoires de l'époque. Inventeur touche-à-tout, il a imaginé toutes sortes de procédés électromécaniques destinés à entraîner d'honorables instruments à produire les sons les plus inattendus. Amateur de jazz, il fut parmi les premiers à en introduire le son caractéristique au sein d'une écriture maîtrisée qui inspira ultérieurement Léonard Bernstein.
Le caractère audacieux, inventif, scandaleux, polémique de l’oeuvre ainsi que sa réputation « d'enfant terrible » du Paris des années folles et de « bad boy du piano » suffisent à faire de George Antheil un Shandy fascinant à plus d’un titre.
Dans l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative, EVM le fait habiter dans l’appartement au dessus de la librairie Shakespeare And Co, rue de l’Odéon. « Il avait coutume d’entrer chez lui par la fenêtre en escaladant shandyment la façade de l’établissement ».
J’aime particulièrement dans cette phrase la création de l’adverbe shandyment et j’aimerai bien savoir ce qu’il recouvre. Laissons à notre imagination le soin d’en exprimer le sens…
Outre qu’il habite au 7 rue de l’Odéon, le musicien américain est aussi le maître de cérémonie des réunions de la société secrète tous les vendredis dans la librairie de Sylvia Beach.
EVM en fait même l’inventeur d’une méthode de détection des artistes portatifs dans les rues de Paris. « Une année durant, il parcourut les terrasses de Montmartre et de Saint-Germain en distribuant, dans  un silence parfait, et avec des expressions de conspirateur, l’alphabet manuel des sourds. Sur la même feuille figuraient des instructions incompréhensibles à première vue : douze phrases qui ne prenaient sens que si l’on s’apercevait qu’en lisant verticalement la première lettre de chacune des douze phrases une adresse apparaissait : Sept rue Odéon. La première de ces phrases, par ailleurs, était écrite en espagnol e ne manquait pas non plus d’intérêt si l’on voulait bien s’attarder à lire le mot qu’y composaient les majuscules initiales : Si Hablas Alto Nunca Digas Yo, soit SHANDY, soit « Si tu parles fort ne dis jamais Je ».
Après cet exploit, nul ne contestera, je crois, la figure de Shandy majeur de George Antheil que l’on retrouve plusieurs fois dans l’AHLP :  il est de la fête de Vienne, du chapitre de Prague et des Odradeks ainsi que du voyage immobile du Banhof Zoo.

Erik Satie








Erik Satie, compagnon de fêtes de Antheil, n’est cité qu’une seule fois, page 117, dans le chapitre Banhof Zoo, où il remplace un soir Antheil au piano, ce dernier étant tombé amoureux de Pola Negri, la femme fatale.
On peut regretter que EVM n’ait pas fait davantage de place à Erik Satie, qui aurait mérité une place de Shandy d’honneur d’abord par son caractère de machine célibataire, sa seule relation sentimentale connue étant la liaison qu’il eut avec l’artiste peintre Suzanne Valadon en 1893 durant cinq mois. La rupture brisa le musicien.
Ensuite par son humour moqueur et ironique, sa personnalité excentrique qui fascina tant de ses contemporains. Au contact de la vie artistique parisienne, il a toujours pris position en faveur de l’art d’avant-garde
Ainsi, après sa rencontre en 1916 avec Jean Cocteau avec lequel il écrivit le ballet Parade, il entre en contact dés 1919 avec Tristan Tzara qui lui fait connaître d’autres dadaïstes comme Francis Picabia, André Derain, Marcel Duchamp, Man Ray avec lequel il fabrique son premier ready-made dès leur première rencontre. 
Toute sa vie, Satie s’est inscrit contre le conformisme artistique du moment (romantisme, impressionnisme, wagnérisme), en adhérant par exemple au mouvement du dadaïsme, ou en se tenant à l'écart de la vie mondaine parisienne et en méprisant ouvertement les critiques musicaux de son temps. Sa renommée de provocateur dépasse parfois le vrai rôle que sa musique, à la fois avant-gardiste et accessible et épurée, a joué au seuil du XXe siècle.
Mais si tout ceci ne fait pas de lui un Shandy, c’est à plus rien n’y comprendre.
Afin de réparer l’oubli de EVM, nous incluons donc ipso facto Erik Satie parmi les Shandys d’honneur. Autre musicien Shandy, à mon sens, oublié de EVM : Maurice Ravel.

Robert Johnson

 

Il existe encore un cas de musicien  (?) cité par Enrique Vila-Matas dans l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative, page 35-36, chapitre « Suicides Hôteliers », qui est pour le moins curieux, voire complexe. Il s’agit de Robert Johnson qui est un ami de Georgia O’Keefe et évolue dans le milieu artistique new-yorkais. C’est Man Ray qui, en le voyant, est frappé par ce personnage « marqué par l’empreinte du vide, du déchirement et de la mort préfigurée. ». Robert Johnson a toujours avec lui une mallette très légère dont tout le monde pense qu’elle est remplie de tableaux. On découvrira en fait qu’il s’agit d’une véritable valise à pique-nique. Johnson se suicidera par une méthode élaborée que je vous laisse le soin de découvrir.
Sa mort provoque une vague de suicides parmi la jeunesse new-yorkaise si bien que Skip Canell, son ami, demande à Jacques Rigaut, alors à New-York  étant amoureux de Georgia O’Keefe, souvenez-vous, et expert en la matière de suicide, d’écrire une lettre contre le suicide. Cette lettre publiée dans le New York Times eut l’effet inverse. On connaît la suite. Rigaut rentre à Paris et met bientôt fin à ces jours…Il en sera fini de Rigaut comme de Robert Johnson.
Quel rapport avec la musique, me direz-vous ?
Robert Johnson fut aussi un guitariste et chanteur de blues noir américain né en 1911 et mort en 1938 à l’âge (Shandy) de 27 ans.  Sa vie énigmatique, peu documentée, ainsi que sa mort précoce, ont donné lieu à beaucoup de légendes. L’originalité de ses chansons et de son jeu de guitare, ont influencé un grand nombre de musiciens, parmi lesquels Bob Dylan, The Rolling Stones, Eric Clapton. Sa vie, sa musique et sa mort en ont fait une légende pour plusieurs générations de bluesmen et de rockers.
Parmi les critères shandy non indispensables mais recommandés (page 15 de l’AHLP) figure, souvenons-nous, une sympathie à l’égard de la Négritude. Il pourrait sembler logique que le Robert Johnson en question soit donc effectivement le personnage du bluesman. Nous y avons cru. Toutefois, ce n’est pas le cas. La résolution du mystère, c’est EVM qui la donne ( ?) sur son site internet  (http://www.enriquevilamatas.com/obra/l_haliteraturaportatil.html#diez7) sur une page consacrée à l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative.
L’écrivain barcelonais nous explique que lorsque la société Shandy s’est fondée en 1924 à Port Hâtif, Robert Johnson n’était alors qu’un adolescent de treize ans. EVM dit qu’il n’est donc pas plausible (depuis quand prend-t-il soin de vraisemblance ?) que Robert Johnson eut fait partie du voyage de port Hâtif et se soit suicidé à New-York.
Il écrit donc que celui qui se fait appeler Robert Johnson dans l’AHLP n’est autre que Joseph Roth qui prit ce pseudonyme pour passer inaperçu ( !) mais il ne s’attendait pas à ce que son suicide new-yorkais inventé, apprend-t-on, eut un tel succès et à ce que son nom devienne celui du grand-père du rock’n’roll et que tout ceci provoque un double malentendu historique.
Ici, EVM mélange les pistes et s’embrouille peut-être lui-même. D’abord, il nous dit que Robert Johnson était du voyage fondateur de Port-Hâtif, ce qui n’est mentionné nulle part. Il indique ensuite que son suicide était inventé, un point sur lequel le texte de l’AHLP reste muet. Enfin, il trouve la parade en nous lançant sur la piste de Joseph Roth, écrivain autrichien né en 1890 et mort à Paris en 1939 et dont le roman le plus célèbre est La Marche de Radetzky publié en 1932 qui raconte le destin d'une famille sur trois générations sous la Monarchie austro-hongroise finissante et où transparaît la nostalgie monarchiste de l'auteur.
Tout ceci est bien étrange, compliqué et peu plausible également. Elle nous enseigne toutefois sur un point. Il s’agissait bien du bluesman Robert Johnson mais dont l’identité fut usurpée par Joseph Roth, lequel fut aussi un mystificateur et un mythomane, d’après certaines recherches faites par des biographes et critiques littéraires.
En conclusion, il faut donc prendre cette explication de Enrique Vila-Matas pour ce qu’elle est : le nouveau tour de passe-passe d’un mystificateur d’exception.