lundi 19 septembre 2016

GALERIE SHANDY (7) - ALEISTER CROWLEY


GALERIE SHANDY (7) - ALEISTER CROWLEY

S’il est un nom qui dérange, choque peut-être, et qu’on s’attendait pas à trouver dans l’Abrégé d’Histoire de Littérature Portative, c’est bien celui d’Aleister Crowley que d’aucuns qualifient de  « plus grand mage des temps modernes » mais qui fut qualifié aussi d « homme le plus malsain au monde ».
Ecrivain, libertin, magicien, occultiste, hédoniste, alpiniste, bisexuel, joueur d’échecs, sadomaso, pratiquant de yoga, dramaturge, amateur d’héroïne, poète - peut-être même espion, Aleister Crowley fut tout cela. Et un dandy qui  adorait épater le bourgeois, usant et abusant de la provocation au cours de sa vie. Le personnage est détesté, son nom et sa vie sentent le soufre et seront la source d’innombrables malentendus et de calomnies savamment cultivées par la presse.
Dans son récit, Enrique Vila-Matas en fait un des personnages majeurs de l’aventure Shandy, au même titre que les indispensables Marcel Duchamp et Francis Picabia.
Outre qu’Enrique Vila-Matas le désigne comme celui qui « devait dissoudre à Séville la société secrète », il dit de lui page 68 dans le chapitre Pragois : « C’était le terrible Aleister Crowley, en qui beaucoup reconnaîtront l’ami de Pessoa mais qui, outre cela, était alpiniste, sataniste, philosophe, dompteur de lions, pornographe, cycliste, héroïnomane, joueur d’échecs, espion et occultiste, bref un odradek des plus actifs ».
Dans les qualifications du mage, Enrique Vila-Matas insiste sur l’ami de Pessoa qu’était Aleister Crowley. Le poéte portugais était féru d’astrologie, d’occultisme et de mysticisme, ainsi que membre d’une société secrète l'Ordre des Templiers. Pessoa dresse aussi des thèmes astrologiques de ses amis et donne des consultations. C’est en lisant l’autobiographie d’Aleister Crowley que Pessoa découvre dans le thème astral de l’auteur anglais de nombreuses erreurs. Il lui envoie une lettre avec son thème astral corrigé. C’est le début d’une correspondance entre les deux hommes entre 1929 et 1930. Pessoa traduit aussi le poème de Crowley « Hymne à Pan » en portugais. Impressionné par ses connaissances astrologiques, Crowley rencontre Pessoa en septembre 1930, alors que celui-ci est de passage en compagnie d'une « magicienne » de dix-neuf ans, et maîtresse, Hanni Larissa Jaeger. Pessoa est ravi et impressionné de rencontrer « un homme étrange, un vrai Cagliostro des temps modernes ».
Il est dit que les deux hommes ne se verront en réalité qu’à deux reprises, une fois à Lisbonne et une autre fois à Estoril.
La farce du faux suicide de son hôte au site nommé La Bouche de l’enfer, réputé pour ses suicides, à Cascais, est tout à fait dans l'esprit mystificateur du poète portugais qui dut trouver amusant cette mise en en scène. Cette mascarade a, vraisemblablement, pris forme dans l’esprit de Crowley lorsque sa maîtresse le quitte. Les deux comparses espéraient sans doute retirer quelques bénéfices de leur entourloupe. Avec l’aide d’un ami journaliste portugais, Pessoa s’emploiera bien à tenter de donner du retentissement à l’affaire. Sans grand succés même si le faux suicide de Crowley eut un retentissement sensationnel et alerta les polices européennes jusqu’à ce qu’il réapparaisse à une exposition de ses peintures le 11 octobre à Berlin.Une photo montrant Crowley et Pessoa à la table d’un café devant une partie d’échecs circule sur le web mais il est difficile de reconnaître Pessoa dans l’homme qui fait face à Crowley et qui ressemble davantage à James Joyce !
Cette digression montre combien l’aspect mystificateur de Crowley garantit de la présence du magicien et poète parmi les membres de la société secrète, l’étiquette Shandy n’étant que le masque supplémentaire d’un personnage dont l’humour est aussi noir que sa magie.
On le retrouve, toujours à Prague, page 82 et 83 en train de danser dans un sous-sol d’un cabaret du quartier juif « dans un endroit magnifique, tapissé de cristaux de chrome orangés avec herbes tropicales et colibris ». Crowley y exécute la danse du serpent, (allusion au Chemin du Serpent de Pessoa ?)  et à cause du liquide suintant des cristaux, est devenu noir. D’autres shandys, enthousiastes, s’empressent de l’imiter, se barbouillent de noir et s’enfuient du cabaret. Cet épisode donne à Blaise Cendrars l’idée d’une nouvelle légende pour son Anthologie Nègre.
C’est encore Crowley qui écrit de Prague à Picabia une carte postale le prévenant de l’existence d’un traître parmi les Shandys, qui ne serait autre que Céline.
Pour fuir Prague et ses Odradeks ainsi que Golems, Bucaresti et « toutes ces espèces de créatures qui peuplent la solitude de ceux qui connaissent la coexistence tendue avec leur double et s’isolent pour travailler », les Shandys se réfugient à Trieste, pour peu de temps, à cause de l’épais et tenace brouillard qui favorise le séjour de leurs persécuteurs (Odradeks etc..). Sur ce séjour de Trieste, Crowley écrit dans son journal, composé de 27 fragments, que les Shandys passaient toute la journée étendus dans leur chaise longue. Une disposition à la paresse que confirmèrent Tzara, Walter Benjamin et Man Ray dans des écrits semblables.
Une paresse qui conduit tout droit les Shandys au voyage immobile du Banhof Zoo.
Crowley réapparaît à la fin du récit comme élément moteur de la dissolution de la société Shandy. En effet, après s’être approprié un texte écrit par Bruno Schulz, qu’il a retouché, il se travestit et se fait passer pour la poétesse Elsa Tirana (pseudo de Cléo de Mérode) et lit ce texte à l’Athénée de Séville, lors de l’hommage à Gongora qui constitue l’acte de naissance de la génération poétique dite des 27 en Espagne.
Or dans ce texte qui devait traiter de l’angoisse, Crowley a dissimulé des phrases qui révèlent au monde entier l’existence de la société secrète Shandy, chose inconcevable, même si ceux-ci ont toujours su et considéré que leur conjuration disparaîtrait un jour ou l’autre. Certains mêmes sont heureux d’entendre dévoiler leur secret même si cela signifie la fin de l’entreprise portative. La conférence se termine dans un énorme charivari.
Un des participants Damaso Alonso, se disant qu’après-tout, cette histoire de Shandy était peut-être vraie, va voir Rita Malu pour savoir si elle fait aussi partie de cette conjuration.
Celle-ci répond : « Impossible, car les Shandys sont des anges et que je n’en suis pas un ».
Et elle orienta sa réponse en ajoutant : « Vous les hommes, vous avez des testicules plein d’anges ».
Enrique Vila-Matas conclut son récit sur cette énergie et potentialité spermatique en y voyant l’essence même du Shandysme, lequel se trouve régénéré par sa dispersion même.
Pour l’auteur, "la dispersion dans laquelle entre alors la société secrète, et avec elle la littérature portative, marque le moment de son rapprochement avec elle-même."
Evident, non ?
A la fin de son ouvrage, Enrique Vila-Matas dresse en cinq pages le portrait du Shandy imaginaire, idéal et ultime, à travers la carte géographique de sa vie. Port-Hâtif, Paris, Palerme, New-York, Vienne, Prague, Trieste, Séville.
Celle-ci passe donc par Port-Hâtif, où en pleine fondation de la société secrète, celui-ci se voit comme un mélancolique pour qui la solitude est le seul concevable des états d’humanité. Mélancolique, le Shandy est aussi un promeneur oisif, né sous le signe de Saturne, la planète des déviations et des hésitations. A Trieste, il passe ses journées dans des chaises longues car la lenteur est la façon qui est sienne de lire le monde. A Prague, il apprend à voyager autour de sa chambre et reçoit la visite de son Odradek. A Palerme, non, le Shandy n’ira pas à Palerme, il enverra quelqu’un à sa place car Palerme se résume au dessin de sa mort.
Paris, en revanche, est la lueur sous-marine de sa formation de portatif, grâce aux ponts d’argent sur la Seine qui relient les chemins entrecroisés d’un voyage qui se termine dans l’opaque néant Sévillan où le Shandy mettra un terme au livre qu’il est en train d’écrire.
Pour le dernier Shandy, la seule réaction possible au regard qui se pose sur lui est de baisser les yeux, de regarder dans un coin, de baisser la tête vers son carnet de notes, ou mieux encore, de la cacher derrière le mur portatif de son livre..

P.S.
Avec de dernier et septième portrait, nous concluons cette galerie de portraits Shandys mais nous ne prononçons pas la dissolution de ce blog, bien au contraire.
Nous continuerons à l’animer par des textes, articles divers qui restent inspirés par l’esprit Shandy ou du moins par celui de Enrique Vila-Matas et de son univers littéraire. 

Aleister Crowley
 
Fernando Pessoa














vendredi 12 août 2016

GALERIE SHANDY (6) - WALTER BENJAMIN






Galerie Shandy (6) – Walter Benjamin

 On ignore quand et comment Walter Benjamin fut recruté. Duchamp qui lâcha le morceau à Port-Bou le dernier jour de l’été 1966, révélant ainsi l’existence éphémère de la conjuration d’artistes la plus secrète au monde devant un parterre « Ready-médusé », ne fut guère prolixe en la matière. N’allez pas chercher dans la petite bibliographie shandy détail de ce genre, vous n’en trouveriez pas plus, toute trace semble avoir été effacée, définitivement.
 On peut tout de même supposer, et sur la foi d’Adrienne Monnier qui fut proche de Benjamin et qui consigna dans les « Trois agendas » l’improbable rencontre, que la collision avec « l’inutile et luxueuse planète shandy » se fit par l’entremise de Blaise Cendrars au 7 de la rue de l’Odéon chez Adrienne Monnier elle-même, c’est-à-dire à la Maison des amis du livre.         
 Chargé de jouer les rabatteurs, Cendrars attendait là nos futurs Shandys en herbe pour les rediriger, tels des Ulysses égarés, vers le terminus d’un jeu de piste diabolique : le 12 de la même rue, à la librairie Shakespeare & Company de Sylvia Beach, compagne d’Adrienne Monnier, où après une rapide collation, nos boy-scouts devaient assister aux premières réunions officielles de la société Shandy. Fallait-il encore pour cela satisfaire à une dernière exigence : répondre correctement à la question posée par le sphinx Cendrars : « Êtes-vous sourd ? – Oui », lui était-il le plus souvent répondu. Cendrars pointait alors son doigt en direction de la librairie de Sylvia Beach et, d’un inimitable pas de conspirateur, il s’éloignait lentement en disant : « Comme vous le voyez ce n’est pas au 7 mais au 12. Vendredi à 8 heures, nous vous attendons. » [1]
 
S’il est vrai que quelques points communs pouvaient rapprocher les deux hommes – facilitant ainsi l’adoption future de Benjamin, on pense bien sûr d’abord à leur sympathie mutuelle à l’égard de la négritude (L’Anthologie nègre de Blaise Cendrars et l’intérêt théorique pour le jazz que confessa Walter Benjamin dans sa correspondance avec Theodor Adorno peuvent en témoigner) – trait Shandy supplémentaire, l’ami Walter était loin de donner des gages suffisants. 
 Les critères de sélection pour accéder à ce club ultraconfidentiel étaient multiples, mais à part un haut degré de folie, qui est celui des « enfants irresponsables », deux qualités essentielles étaient dûment requises : « […] en même temps qu’il fallait justifier d’une œuvre qui ne pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une mallette, l’autre clause obligatoire était de fonctionner en machine célibataire. »1 et, l’une d’elles – la dernière – faisait cruellement défaut à sa panoplie.
 En effet, sur ce point précis, il est fort probable que Walter Benjamin, contrevenant tout à fait aux conditions drastiques qu’exigeait le règlement intérieur de la société Shandy – depuis que sous la houlette de Georgia O’Keffe la machine célibataire s’était emballée et avait carrément viré érotomane – dût jouir d’une dérogation particulière. L’homme ne fut pas un animal sexuel, sa manie, quoique névrotique, se fixa uniquement sur les jouets russes, les livres illustrés pour enfants, les cartes postales et les boules à neige, pas micheton ni collectionneur de rencarts, ni collectionneur de dessous féminin, encore moins collectionneur de femmes, le continuum de sa vie intérieure n’eut que très peu à souffrir des tourments érotiques d’un Rigaut par exemple, il était celui qu’on disait privé de vie privée : « J’ai connu dans ma vie trois femmes différentes […]. » [2] Loin du compte, hélas…détail dont on ne lui tint pas rigueur.
 
Si l’on s’en réfère maintenant au caractère portatif de l’œuvre, celle de Benjamin rentre sans nul doute possible dans les critères de sélection. Foisonnante et pluridisciplinaire – « […] son désir secret était encore un désir de tout. » [3] – son œuvre tournoyant autour des notions d’intrusion du passé dans le présent, du proche et du lointain, de la philosophie de l’histoire, du pouvoir des noms, du messianisme, etc. et prenant appui sur n’importe quel objet pour monter ses perspectives théoriques, est une œuvre fragmentaire, faite de morceaux disjoints, de fragments éparpillés, dispersés ça et là tels des semis, donc facilement transportable. Ni philosophe ni poète, celui dont Hannah Arendt aimait à dire qu’il pensait poétiquement pouvait donc en toute quiétude déambuler comme bon lui sembla de part le monde (Moscou, Naples, Capri, San Remo, Danemark, Paris, Marseille, Ibiza, Vienne, Prague, etc.), infatigable voyageur chargé de son œuvre portative, dans un premier temps en nomade européen, puis comme exilé apatride (déchéance de la nationalité allemande en 1939) que le nazisme traqua jusqu’à la frontière espagnole. La trajectoire du nomade se mua en ligne de fuite jusqu’au point final : son suicide à Port-Bou, dernière frontière de nulle part, que Bertolt Brecht qualifie de première vraie perte qu’Hitler fit subir à la littérature allemande.
 « Tout en buvant du pastis, Duchamp me parle avec émotion de ce suicide involontaire et m’explique que l’histoire des portatifs aurait emprunté de tout autres chemins sans la décisive et providentielle intervention de Walter Benjamin, ce petit matin brumeux qui vit les Shandys s’enfuir de chez Littbarski et commencer à se disperser, complètement désorientés, dans une Vienne fantomatique […]. » 1
  Pas dandy ni Don juan, à la bonne heure ! d’autres qualités, essentielles pour garantir au groupe l’anonymat, et un don pour l’organisation improvisée, valurent sans doute à Walter qu’on ferma les yeux sur sa sexualité extrême, c’est-à-dire proche du néant. Lui que son génie semblait isoler du reste de l’humanité, cultivait un penchant singulier pour le collectif, tout en conservant « ce goût du mystère qui le poussait à empêcher autant que faire se peut ses amis de se rencontrer. » 3
 On loua aussi son extrême gentillesse, sa grâce, cette courtoisie chinoise selon l’expression de Gershom Scholem, bien qu’un penchant moins familier le poussa parfois à l’ironie, voire à l’insolence, qualité shandy s’il en est. Ainsi chassé de Berlin dès les premiers mois de l’année 1933, il n’hésite pas à faire paraître dans le Frankfurter Zeitung du lundi 20 février, journal démocrate dans lequel il publiât régulièrement des articles, un encart des plus corrosif :
 « Je peux cordialement recommander la Gestapo à tous. »
 La société shandy lui doit enfin toutes sortes d’inventions, dont l’indispensable « souriante machine à peser les livres » pour s’assurer du caractère transportable de ceux-ci, et la conception d’un machine à sourire, beaucoup plus complexe que la précédente, et permettant in fine d’affiner avec plus de précision le tri des livres. Ce penchant moins connu de ses biographes mena Benjamin vers d’autres projets :
 « En ce qui me concerne, je m’efforce de diriger mon télescope par delà la brume ensanglantée sur un mirage du XIXe siècle, que je m’efforce de dépeindre selon les traits qu’il révélera dans un monde futur libéré de la magie. Je dois évidemment commencer par construire moi-même ce télescope […]. » [4] Nul ne sait s'il y parvint.
Rodolphe Rolland.




[1] E. Vila-Matas, Abrégé d’histoire de la littérature portative.
[2] G. Scholem, Walter Benjamin : histoire d’une amitié.
[3] Theodor W. Adorno, Sur Walter Benjamin.
[4] Walter Benjamin, A Werner Kraft (lettre du 28 octobre 1935) in Correspondance 1929-1940. T. II.

mardi 19 juillet 2016

GALERIE SHANDY (5) MUSICIENS




GALERIE SHANDY (5) – MUSICIENS

George Antheil
George Antheil 
Parmi les Shandys figurent des artistes, des écrivains et aussi des musiciens. Un des éléments fondateurs de la société Shandy étant, je le rappelle, le crise de nerfs de l’écrivain russe André Biely et la chute de cheval du musicien Edgar Varèse, « alors que parodiant Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ » (page 11), les deux évènements se produisant simultanément le même jour à la même heure. C’est du récit de Varèse de l’incident de Biely que Marcel Duchamp décide « qu’on ne devait pas charger sa vie de trop de poids, de trop de choses à faire, de ce qu’on appelle femme, enfants, maison de campagne, voiture.. » , établissant du coup deux critères shandy, être célibataire et être un artiste portatif.
Enrique Vila-Matas  n’explique pas davantage le rapport entre la crise de Biely et la décision de rester célibataire tout comme il n’apporte plus guère d’importance à Edgar Varèse par la suite du récit. On retrouve une dernière fois le musicien page 116 au chapitre du Banhof Zoo, jouant du piano dans le salon Macao. Le caractère shandy du musicien m’échappe à la vérité et je n’ai pas trouvé dans son œuvre, sa personnalité et sa vie des éléments pouvant s’y rapporter, à part peut-être ses travaux expérimentaux sur la musique électronique et la matière sonore, se rapportant à l’idée d’innovation des Shandys.
Le second musicien cité est plus intéressant. Il s’agit de George Antheil, compositeur américain né dans le New Jersey en 1900. En 1923, il s'installe à Paris où il fréquente entre autres James Joyce, Ezra Pound, Hemingway, Man Ray, Fernand Léger, Erik Satie, Picasso, Gertrude Stein, Salvador Dalí, Igor Stravinsky…EVM en fait l’auteur (page 43) d’un opuscule fictif , la Nicotechnie Démentie, qui aura pour effet «  de ranimer les shandys et de les faire entrer dans une sorte d’euphorie secrète et des plus créatives aux conséquences inimaginables » (page 44).
Dans une note en bas de page, EVM écrit qu’il s’agit là d’un texte sans intérêt majeur, et non cité dans la bibliographie Shandy pour cette raison, et qui ne vaut guère que pour un chapitre exalté contenant un bref éloge du tabac.
L’intronisation de George Antheil comme Shandy avéré est faite par EVM lorsqu’il rappelle qu’Antheil est le compositeur du polémique Ballet Mécanique ( « une musique Shandy par excellence » précise EVM), lequel créé en 1926, fut en effet à la fois le zénith et le nadir de la carrière du musicien. Notoire pour son orchestre de pianos, percussions, sonnettes électriques et hélices d'avions, le ballet est le point culminant de l'intérêt d'Antheil pour le Futurisme, voire le Dadaïsme.
Jeune, George Antheil rêvait d'être un artiste sulfureux ayant toujours quelque chose d'insolite à proposer. Musicien, il se devait d'être d'avant-garde, ce qu'il fut effectivement, le temps de se rendre compte que cela ne nourrissait pas nécessairement son homme. Pianiste forcené, il a infligé à ses mains des séances de tortures à l'eau glacée, afin de les endurcir.  Sa technique pianistique athlétique, sollicitant le clavier jusque dans ses derniers retranchements, a de fait beaucoup impressionné les auditoires de l'époque. Inventeur touche-à-tout, il a imaginé toutes sortes de procédés électromécaniques destinés à entraîner d'honorables instruments à produire les sons les plus inattendus. Amateur de jazz, il fut parmi les premiers à en introduire le son caractéristique au sein d'une écriture maîtrisée qui inspira ultérieurement Léonard Bernstein.
Le caractère audacieux, inventif, scandaleux, polémique de l’oeuvre ainsi que sa réputation « d'enfant terrible » du Paris des années folles et de « bad boy du piano » suffisent à faire de George Antheil un Shandy fascinant à plus d’un titre.
Dans l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative, EVM le fait habiter dans l’appartement au dessus de la librairie Shakespeare And Co, rue de l’Odéon. « Il avait coutume d’entrer chez lui par la fenêtre en escaladant shandyment la façade de l’établissement ».
J’aime particulièrement dans cette phrase la création de l’adverbe shandyment et j’aimerai bien savoir ce qu’il recouvre. Laissons à notre imagination le soin d’en exprimer le sens…
Outre qu’il habite au 7 rue de l’Odéon, le musicien américain est aussi le maître de cérémonie des réunions de la société secrète tous les vendredis dans la librairie de Sylvia Beach.
EVM en fait même l’inventeur d’une méthode de détection des artistes portatifs dans les rues de Paris. « Une année durant, il parcourut les terrasses de Montmartre et de Saint-Germain en distribuant, dans  un silence parfait, et avec des expressions de conspirateur, l’alphabet manuel des sourds. Sur la même feuille figuraient des instructions incompréhensibles à première vue : douze phrases qui ne prenaient sens que si l’on s’apercevait qu’en lisant verticalement la première lettre de chacune des douze phrases une adresse apparaissait : Sept rue Odéon. La première de ces phrases, par ailleurs, était écrite en espagnol e ne manquait pas non plus d’intérêt si l’on voulait bien s’attarder à lire le mot qu’y composaient les majuscules initiales : Si Hablas Alto Nunca Digas Yo, soit SHANDY, soit « Si tu parles fort ne dis jamais Je ».
Après cet exploit, nul ne contestera, je crois, la figure de Shandy majeur de George Antheil que l’on retrouve plusieurs fois dans l’AHLP :  il est de la fête de Vienne, du chapitre de Prague et des Odradeks ainsi que du voyage immobile du Banhof Zoo.

Erik Satie








Erik Satie, compagnon de fêtes de Antheil, n’est cité qu’une seule fois, page 117, dans le chapitre Banhof Zoo, où il remplace un soir Antheil au piano, ce dernier étant tombé amoureux de Pola Negri, la femme fatale.
On peut regretter que EVM n’ait pas fait davantage de place à Erik Satie, qui aurait mérité une place de Shandy d’honneur d’abord par son caractère de machine célibataire, sa seule relation sentimentale connue étant la liaison qu’il eut avec l’artiste peintre Suzanne Valadon en 1893 durant cinq mois. La rupture brisa le musicien.
Ensuite par son humour moqueur et ironique, sa personnalité excentrique qui fascina tant de ses contemporains. Au contact de la vie artistique parisienne, il a toujours pris position en faveur de l’art d’avant-garde
Ainsi, après sa rencontre en 1916 avec Jean Cocteau avec lequel il écrivit le ballet Parade, il entre en contact dés 1919 avec Tristan Tzara qui lui fait connaître d’autres dadaïstes comme Francis Picabia, André Derain, Marcel Duchamp, Man Ray avec lequel il fabrique son premier ready-made dès leur première rencontre. 
Toute sa vie, Satie s’est inscrit contre le conformisme artistique du moment (romantisme, impressionnisme, wagnérisme), en adhérant par exemple au mouvement du dadaïsme, ou en se tenant à l'écart de la vie mondaine parisienne et en méprisant ouvertement les critiques musicaux de son temps. Sa renommée de provocateur dépasse parfois le vrai rôle que sa musique, à la fois avant-gardiste et accessible et épurée, a joué au seuil du XXe siècle.
Mais si tout ceci ne fait pas de lui un Shandy, c’est à plus rien n’y comprendre.
Afin de réparer l’oubli de EVM, nous incluons donc ipso facto Erik Satie parmi les Shandys d’honneur. Autre musicien Shandy, à mon sens, oublié de EVM : Maurice Ravel.

Robert Johnson

 

Il existe encore un cas de musicien  (?) cité par Enrique Vila-Matas dans l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative, page 35-36, chapitre « Suicides Hôteliers », qui est pour le moins curieux, voire complexe. Il s’agit de Robert Johnson qui est un ami de Georgia O’Keefe et évolue dans le milieu artistique new-yorkais. C’est Man Ray qui, en le voyant, est frappé par ce personnage « marqué par l’empreinte du vide, du déchirement et de la mort préfigurée. ». Robert Johnson a toujours avec lui une mallette très légère dont tout le monde pense qu’elle est remplie de tableaux. On découvrira en fait qu’il s’agit d’une véritable valise à pique-nique. Johnson se suicidera par une méthode élaborée que je vous laisse le soin de découvrir.
Sa mort provoque une vague de suicides parmi la jeunesse new-yorkaise si bien que Skip Canell, son ami, demande à Jacques Rigaut, alors à New-York  étant amoureux de Georgia O’Keefe, souvenez-vous, et expert en la matière de suicide, d’écrire une lettre contre le suicide. Cette lettre publiée dans le New York Times eut l’effet inverse. On connaît la suite. Rigaut rentre à Paris et met bientôt fin à ces jours…Il en sera fini de Rigaut comme de Robert Johnson.
Quel rapport avec la musique, me direz-vous ?
Robert Johnson fut aussi un guitariste et chanteur de blues noir américain né en 1911 et mort en 1938 à l’âge (Shandy) de 27 ans.  Sa vie énigmatique, peu documentée, ainsi que sa mort précoce, ont donné lieu à beaucoup de légendes. L’originalité de ses chansons et de son jeu de guitare, ont influencé un grand nombre de musiciens, parmi lesquels Bob Dylan, The Rolling Stones, Eric Clapton. Sa vie, sa musique et sa mort en ont fait une légende pour plusieurs générations de bluesmen et de rockers.
Parmi les critères shandy non indispensables mais recommandés (page 15 de l’AHLP) figure, souvenons-nous, une sympathie à l’égard de la Négritude. Il pourrait sembler logique que le Robert Johnson en question soit donc effectivement le personnage du bluesman. Nous y avons cru. Toutefois, ce n’est pas le cas. La résolution du mystère, c’est EVM qui la donne ( ?) sur son site internet  (http://www.enriquevilamatas.com/obra/l_haliteraturaportatil.html#diez7) sur une page consacrée à l’Abrégé d’Histoire de la Littérature Portative.
L’écrivain barcelonais nous explique que lorsque la société Shandy s’est fondée en 1924 à Port Hâtif, Robert Johnson n’était alors qu’un adolescent de treize ans. EVM dit qu’il n’est donc pas plausible (depuis quand prend-t-il soin de vraisemblance ?) que Robert Johnson eut fait partie du voyage de port Hâtif et se soit suicidé à New-York.
Il écrit donc que celui qui se fait appeler Robert Johnson dans l’AHLP n’est autre que Joseph Roth qui prit ce pseudonyme pour passer inaperçu ( !) mais il ne s’attendait pas à ce que son suicide new-yorkais inventé, apprend-t-on, eut un tel succès et à ce que son nom devienne celui du grand-père du rock’n’roll et que tout ceci provoque un double malentendu historique.
Ici, EVM mélange les pistes et s’embrouille peut-être lui-même. D’abord, il nous dit que Robert Johnson était du voyage fondateur de Port-Hâtif, ce qui n’est mentionné nulle part. Il indique ensuite que son suicide était inventé, un point sur lequel le texte de l’AHLP reste muet. Enfin, il trouve la parade en nous lançant sur la piste de Joseph Roth, écrivain autrichien né en 1890 et mort à Paris en 1939 et dont le roman le plus célèbre est La Marche de Radetzky publié en 1932 qui raconte le destin d'une famille sur trois générations sous la Monarchie austro-hongroise finissante et où transparaît la nostalgie monarchiste de l'auteur.
Tout ceci est bien étrange, compliqué et peu plausible également. Elle nous enseigne toutefois sur un point. Il s’agissait bien du bluesman Robert Johnson mais dont l’identité fut usurpée par Joseph Roth, lequel fut aussi un mystificateur et un mythomane, d’après certaines recherches faites par des biographes et critiques littéraires.
En conclusion, il faut donc prendre cette explication de Enrique Vila-Matas pour ce qu’elle est : le nouveau tour de passe-passe d’un mystificateur d’exception.

 

 






 
 



dimanche 19 juin 2016

GALERIE SHANDY (4) - VALERY LARBAUD






GALERIE SHANDY (4) - VALERY LARBAUD
Dans Abrégé d’histoire de la Littérature Portative, Enrique Vila-Matas dresse un portrait si flatteur de Valéry Larbaud, shandy accompli, qu’il sera difficile d’y ajouter quelque chose tant la passion de EVM pour le créateur de Barnabooth, conjugue une tendre passion avec un réel enthousiasme. EVM fait de Larbaud l’organisateur de la fête Shandy de Vienne du 27 mars 1925 et le place au centre du chapitre viennois (pages 43 à 59) durant lequel se croisent les figures de Georges Antheil, Myriam Cendrars, Sylvia Beach, Werner Littbarski  (personnage fictif), Karl Kraus, Scott Fitzgerald. On y parle aussi du 7 rue de l’Odéon et de la librairie Shakespeare & Co, petit rappel du rôle de Larbaud dans la découvert de James Joyce en France.
Pour EVM, Larbaud est l’artiste shandy et portatif par excellence. Machine célibataire (« célibataire et sans compromis », dira-t-il), grand voyageur, dandy et mondain cultivé, patriote cosmopolite et européen des Arts et Lettres, amateur de miniatures- il possédait une collection de soldats de plomb - passion pour les travaux littéraires inédits et grand découvreur d’écrivains?  Joyce, qu’il traduisit mais aussi Borges, Walt Whitman, Samuel Butler, Ramon Gomez de la Serna, William Faulkner, Maurice Scève. La vie de Larbaud aura été consacré aux écrivains et aux livres. On raconte qu’il les faisait relier selon la langue : bleu pour l’anglais et rouge pour l’espagnol.
Passionné de lectures, amoureux des pays et des langues, en France on le prend pour un brésilien ou un argentin, en Angleterre pour un espagnol ou un italien. Vrai voyageur, il n’est nulle part étranger : Londonien à Londres, Romain à Rome, Portenos à Buenos-Aires, Larbaud aime aussi la retraite paisible de la Province, loin des miroirs de la ville, et dont il a besoin pour s’y ressourcer, y vivre en ermite et se plonger dans ses travaux littéraires, qu’ils soient d’écriture ou de traduction.
EVM parle de Larbaud comme « d’une figure, bien qu’à contre-jour sur la scène culturelle de son siècle, fondamentale pour qui veut comprendre quelque chose à la formation de la littérature portative ». Cet éloge d’un Larbaud shandy rejoint celui que dressent dans des cénacles invisibles les admirateurs d’un écrivain, sans doute trop oublié, et  qui se définissait comme un amateur, au sens noble du terme.
L’écrivain est encore victime de sérieux préjugés. Alors que son œuvre méticuleuse, vagabonde (celle-ci est indissociable de son parcours géographique) est celle d’un classicisme moderne, on voit peut-être trop en lui le poète millionnaire, un double de son héros A. O Barnabooth, qui vit avec faste et traverse l’Europe avec indolence, passant d’un grand hôtel international au wagon-lit d’un train de luxe, écrivant pour une élite alors qu’il s’adresse, en vérité, aux esprits de qualité pour qui la beauté est le seul souci. C’est sans doute pour cette raison que cet écrivain, trop discret, secret, amateur de littérature étrangères et des petits maîtres français, noble de cœur et d’esprit, ouvert sur le monde, s’est montré plus soucieux de découvrir et révéler des talents cachés que mettre en avant ses propres œuvres. Le contraire d’un carriériste, donc, lui qui à trente-neuf ans avouait n’avoir jamais voulu jouer un rôle, et avoir préférer la retirance, comme il dit, aux lumières de la ville et aux vanités du monde.
Une qualité de plus à mettre au crédit de cet écrivain français auquel EVM rend un bref et bel hommage.

Biographie.
Enfant unique d’un père pharmacien, propriétaire des sources de Vichy Saint-Yorre, décédé quand Valéry Larbaud a huit ans, il est élevé par sa mère et sa tante.
En 1908, licencié ès lettres, il publie Poèmes par un riche amateur sans spécifier son nom. Rentier grâce à la fortune familiale, il voyage à grands frais, mène une vie de dandy, fréquentant les stations thermales pour soigner sa santé fragile. Elevé dans le protestantisme, il se convertit à la foi catholique en 1910, mais, pour ne pas peiner sa mère, reste discret sur le sujet.
En 1911 paraît son premier roman, Fermina Marquez, suivi de A.O. Barnebooth, ses oeuvres complètes, c’est-à-dire : un conte, ses poésies et son journal intime’ (1908-1913), oeuvre d’une grande liberté dans la forme et le contenu, permettant toutes les audaces, précédant ainsi Ulysse de James Joyce que Larbaud a co-traduit.
Parlant allemand, italien, espagnol et anglais, il introduit en France des auteurs tels Samuel Butler, Walt Whitman et William Faulkner, en les traduisant ou les préfaçant. Enfantines paraît en 1918 et Amants, heureux amants en 1923.
En 1935, une hémorragie cérébrale le rend hémiplégique et aphasique, le clouant au lit à vie;
Bonsoir les choses d’ici-bas est la seule et unique phrase que l’écrivain parvenait à balbutier, après l’hémorragie cérébrale qui le terrassa; Il se voit contraint, en 1948, de vendre ses biens et sa bibliothèque de quinze mille volumes à la ville de Vichy dont la médiathèque a conservé le mobilier et la somptueuse collection de livres reliés. Il reçoit le Grand Prix national des Lettres en 1952 et meurt à Vichy en 1957.

citation

« La bêtise a ceci de terrible qu’elle peut ressembler à la plus profonde sagesse » Valéry Larbaud




vendredi 27 mai 2016

GALERIE SHANDY (3) MARCEL DUCHAMP




GALERIE SHANDY (3)- MARCEL DUCHAMP
 Pour Enrique Vila-Matas, un des piliers de la littérature portative, présent dés la première page, n’est pas un écrivain proprement dit, mais un artiste-peintre, qui rompt avec la peinture en 1918, père de l’art conceptuel et pape de l’art moderne, Marcel Duchamp. EMV loue sa boite-en-valise, laquelle contient les reproductions en miniature de toute ses œuvres et devient l’emblème de la littérature portative et un symbole dans lequel se reconnaîtront les premiers Shandys. Le vrai Duchamp avait d’ailleurs déclaré « tout ce que j’ai fait d’important pourrait tenir dans une petite valise ». Sa première Valise est réalisée à partir de 1936 et présentée en 1941.
Marcel Duchamp répond à des critères Shandy essentiels : le caractère portatif de l’oeuvre, son statut de célibataire auxquels s’ajoutent son esprit d’innovation, une volonté de transgression et une tendance à cultiver l’art de l’insolence.
La plus importante des clauses Shandy est le célibat, condition indispensablement requise à l’entrée dans la société secrète, seul gage d’une vie libre et libérée, légère et donc portative. EMV invente pour Marcel Duchamp une prise de conscience, suite à la crise de nerfs d’André Biely : « Je ne sais pourquoi, à cet instant précis, je cessai d’écouter Varèse, et me mis à penser qu’on ne devait pas charger sa vie de trop de poids, de trop de choses à faire, de ce qu’on appelle femme, enfants, maison de campagne, voiture etc.. Et il est heureux que j’aie compris cela très tôt, car cela m’a permis de vivre longtemps célibataire, bien plus facilement que si j’avais dû affronter toutes les difficultés ordinaires de la vie. Au fond, c’est là l’essentiel ».
Shandy, Marcel Duchamp le fût donc, et pour diverses raisons.
Dans la vie réelle, Duchamp était célibataire même s’il se maria, sans amour, et pour l’argent avec une riche héritière, Lydie Sarazin-Levassor alors qu’il avait une liaison depuis trois ans avec une américaine: « Ce mariage a été à moitié fait par Francis Picabia qui connaissait la famille. On s’est marié comme on se marie généralement mais cela n’a pas collé : j’étais vraiment beaucoup plus célibataire que je ne le pensais ». Il divorça au bout de six mois.
 Insolent, l’artiste le fût, lui qui scandalisa les milieux de l’art avec le ready-made Fountain, son tableau  Nu descendant un escalier 2  ou encore en affublant la Joconde d’une moustache (L.H.O.O.Q.) et la Mariée Mise à Nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre). Au printemps 1912, accompagné d'Apollinaire et du couple Picabia, Marcel Duchamp assiste à une représentation d'une pièce de théâtre de Raymond Roussel : Impressions d'Afrique. Il est frappé par « la folie de l'insolite » qui commande ce texte loufoque. 
Cet épisode le lie à la fondation de la société secrète Shandy à Port-Hâtif, en Afrique, déjà évoqué dans le portrait de Jacques Rigaut.
Les écrits de Marcel Duchamp ont été publiés sous les titres Duchamp du signe (1958) et Marchand du sel (1958). Il fut également le créateur d'un personnage fictif, son double féminin, Rrose Sélavy, sculpteur et auteur d'aphorismes maniant la fausse contrepèterie et l'allitération et sous le nom duquel il aura une production littéraire et plastique en soi, Rrose Sélavy étant tout à la fois une œuvre et à l'origine d'œuvres.
Répondant à une majorité de critères requis, Marcel Duchamp ne pouvait être que la figure tutélaire et mythique, et l’emblème, par excellence, de la société Shandy. Son nom revient d’ailleurs vingt-trois fois dans le texte, faisant de lui l’auteur le plus cité par Enrique Vila-Matas et un des seuls noms à figurer dans presque tous les chapitres du livre.
Le narrateur évoque à plusieurs reprises ses rencontres avec Duchamp auprès duquel il recueille des informations précieuses sur les principaux événements de la société Shandy.
Duchamp est un élément central, tant par ses idées shandy (la miniaturisation ) que par ses relations artistiques (Francis Picabia, Man Ray).
Il est aussi le créateur de l’emblème Shandy qui figure sur la boîte-en-valise, un peigne en manière de broche, dessin retouché par Jacques Rigaut, et que l’on retrouve sur le rideau d’un théâtre de Trieste, dans un cauchemar raconté par le narrateur au cours duquel il assiste à des expériences d’Aleister Crowley (page 103). Moins mondain que Picabia, Duchamp est toutefois au coeur de la vie artistique  parisienne et européenne des années vingt. Il est le témoin d’évènements liés aux Shandys, il est aussi leur mémoire. Duchamp est partout : à Port-Hâtif, à la fête de Vienne, à Prague pour l’épisode des Odradeks et des errances Shandys. D’ailleurs, à la fin de son récit de l’aventure Praguoise, Duchamp se volatilise et disparaît. Le narrateur le cherche partout dans Prague et se demande si Duchamp n’est pas son Odradek ?  l’Odradek est une créature inventée par Franz Kafka dans une nouvelle de 1917 Le souci du père de famille.
Kafka décrit cette créature comme « On dirait d’abord une bobine de fil plate en forme d’étoile, et il semble bien en effet être couvert de fils, même si en vérité il ne peut s’agir que de vieux bouts de fil de différentes sortes et couleurs, déchirés et noués ensemble mais aussi mêlés les uns aux autres. Mais ce n’est pas qu’une bobine, car du milieu de l’étoile ressort une tige transversale, et à cette tige se joint une autre dans l’angle droit. C’est au moyen de cette dernière tige et de l’une des pointes de l’étoile que l’ensemble se tient debout comme s’il était sur deux jambes. »
Enrique Vila-Matas, sous la plume d’un Stephan Zenith, compagnon de chambre de Witold Gombrowicz, cite, à peine voilé et transformé, un extrait du texte de Kafka (page 66).
Ce qui est troublant, c’est à la lecture de ce texte le souvenir de cette photo de Man Ray montrant Duchamp avec une tonsure en forme d’étoile…Marcel Duchamp serait-il donc tout compte fait un Odradek ?

« On peut être artiste sans être rien de particulier. » Marcel Duchamp

« Rose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis. » Marcel Duchamp

Biographie résumée.
Blainville-Crevon (Seine-Maritime), 1887 – Paris, 1968
Marcel Duchamp est le troisième d'une famille de six enfants, dont quatre sont des artistes reconnus : les peintres Jacques Villon (1875-1963) et Suzanne Duchamp (1889-1963), le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918) et lui-même, le plus célèbre. Ce sont d'ailleurs ses frères, ses aînés, qui l'initient à l'art.
Après une scolarité à Rouen, Marcel Duchamp poursuit des études à Paris et fréquente l'Académie Julian. Mais c'est toujours auprès de ses frères qu'il fait son véritable apprentissage de la peinture et de leurs amis, réunis sous le nom de Groupe de Puteaux, principalement des artistes d'inspiration cubiste comme Fernand Léger ou Robert Delaunay, ou encore Albert Gleizes et Jean Metzinger, auteurs de l'ouvrage Du Cubisme (1912).
Toutefois, très vite sa peinture s'éloigne de la problématique spatiale des cubistes et s'attache à la décomposition du mouvement, ce qui le rapproche des Futuristes italiens. L'une de ces toiles, Le Nu descendant l'escalier, le fait connaître à la grande exposition américaine de l'Armory Show, en 1913.
À partir de 1915, installé à New York, il partage son temps entre les Etats-Unis et la France, diffusant les avant-gardes parisiennes, notamment les sculptures de son ami Constantin Brancusi, auprès du public américain.
À cette époque, il élabore ses œuvres les plus connues, comme le Grand Verre ou la Fontaine, mais se consacre de plus en plus aux échecs, qui deviendront, au milieu des années 20, sa principale activité.
C'est à travers le Surréalisme qu'il renoue avec l'art en organisant de nombreux événements en collaboration avec André Breton. De retour sur la scène artistique, il acquiert une renommée croissante et devient célèbre après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, une nouvelle génération d'artistes américains qui se qualifient de néo-dadaïstes, tels Jasper Johns et Robert Rauschenberg, le reconnaît comme un précurseur.
La réédition en 1964 de ses premiers objets ready-mades parachève cette célébrité en diffusant son œuvre dans le monde entier.
Source : http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ens-duchamp/ens-duchamp.htm



Dessins d'un Odradek



Tonsure (1919)-Man Ray
 

samedi 14 mai 2016

GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT









GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT
Page 37 de l’Abrégé d’histoire de la littérature portative , Enrique Vila-Matas écrit « un autre trait typiquement shandy est le refus radical de toute idée de suicide comme de tout autre tic romantique usé. ».
Mais le cas de Jacques Rigaut est différent. Enrique  Vila-Matas annonce la couleur page 31 : « Il est, semble-t-il, une constante historique chez les fondateurs de toute société secrète, qu’il s’en trouve toujours un dont le malin plaisir est de contredire les autres ».
Les Shandys sont des amoureux de la vie, à l’exception de Jacques Rigaut qui s’est déclaré partisan de la mort et, plus précisément du suicide, terme qui sera banni du langage Shandy après le suicide de Rigaut. La figure de Jacques Rigaut et le cas du suicide, occupent dix pages et un chapitre entier du livre : Suicides Hôteliers.
Rigaut est de l’expédition à Port-Hâtif, au Niger, qui vit la fondation de la société secrète Shandy
Francis Picabia et quatre amis sont de cette expédition : Marcel Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut. Ils embarquent à Marseille le 27 juillet 1924. Sur place, ils rencontrent Georgia O’Keefe, américaine, peintre et sculpteur, qui voyage en compagnie de William Carlos Williams. Le soir, lors d’un repas, l’américaine expose à ses nouveaux amis sa théorie de la sexualité extrême, concept qui, intimement lié à celui de machine célibataire, devient un des traits les plus typiquement Shandy. La sexualité extrême, c’est « copuler par pur plaisir, et ne jamais penser à la descendance et autres fadaises. »  Georgie O’Keefe introduit du coup, un autre trait de la société Shandy et de ses machines célibataires, celui de la femme fatale.
Cette femme fatale dont Rigaut tombe, forcément amoureux, l’auteur (EVM) ajoutant qu’il s’était inventé le prétexte de cet amour éperdu pour mieux avoir la tentation de s’ôter la vie.
Dés son retour à Paris, Rigaut fonde l’Agence Générale du Suicide. Après plusieurs pages sur son voyage à New-York (où il cherche à revoir Georgie O’Keefe)  EVM fait mourir Rigaut à Palerme dans une chambre du célèbre Grand Hôtel et des Palmes où mourut réellement l’écrivain Raymond Roussel, auteur des Impressions d’Afrique, (et personnage Shandy évidemment), œuvre à laquelle il est fait allusion au début du chapitre, dans cette Afrique où tout à commencé, où nos aventuriers s’ennuient jusqu’au jour où un nègre unijambiste jouant de la flûte sur son propre tibia, traverse la grande place de Port-Hâtif.  EMV ajoute que ce personnage est en tout point identique au Lelgoualc’h des Impressions d’Afrique.
Dans le célèbre ouvrage de Raymond Roussel, le Lelgoualc’h en question apparaît au chapitre IV. Tombé d’un mat de cocagne, le personnage se fracture la cuisse et doit être amputé. Roussel écrit : « On agit selon son désir, et certain jour le pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement enveloppé. Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore. Le jeune Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée, attirait la foule des curieux et faisait partout croître la recette...L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui se bonifie avec le temps. En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente mélancolie »
Ceci nous a éloigné, j’en conviens, de Jacques Rigaut, si cette digression n’était, dans le cas présent, tout à fait indispensable, et ma foi, conforme à l’esprit Shandy qui tire son nom de l’œuvre maîtresse de Laurence Sterne, lequel a élevé la digression au rang d’art littéraire.

Biographie Jacques Rigaut
Jacques Rigaut est un écrivain dadaïste français né à Paris en 1898 et mort suicidé en 1929. Dandy sans argent, vivant chez ses parents, il devient un grand consommateur d’opium, de cocaïne et d’héroïne. En 1922, il rejoint Tristan Tzara et quitte les surréalistes. En 1924, il rencontre Gladys Barber, une jeune Américaine fortunée qu’il suit à New York. Il rentre à Paris peu après, avant de repartir pour New York début 1925. Il épouse Gladys Barber en janvier 1926, mais elle le quitte rapidement, lassée de sa toxicomanie. Il vit misérablement à New York jusqu’en novembre 1928, date à laquelle il revient à Paris et reprend une vie mondaine dans une maison prêtée par le surréaliste Paul Chadourne. Il commence une série de cures de désintoxications. Le 6 novembre 1929, dans une maison de repos de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) appelée « La Vallée aux loups », Jacques Rigaut se suicide d’une balle tirée en plein cœur (source : la revue des ressources)

Pierre Drieu La Rochelle s’inspirera de Jacques Rigaut, dont il était l’ami, pour le personnage de son roman Le Feu Follet (1931)

«  Je serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir, l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, la famille, la liberté, la pesanteur, l’argent, la pauvreté ; l’amour, l’absence d’amour, la syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques négligeables suicides-accidents. (Il y a bien, sans doute, la souffrance du corps. Moi, je me porte bien : tant pis pour ceux qui ont mal au foie. Il s’en faut que j’aie le goût des victimes, mais je n’en veux pas aux gens quand ils jugent qu’ils ne peuvent endurer un cancer). Et puis, n’est-ce pas, ce qui nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. La contrariété et le désespoir ne sont jamais, d’ailleurs, que de nouvelles raisons de s’attacher à la vie. C’est bien commode, le suicide : je ne cesse pas d’y penser ; c’est trop commode : je ne me suis pas tué. Un regret subsiste : on ne voudrait pas partir avant de s’être compromis ; on voudrait, en sortant, entraîner avec soi Notre-Dame, l’amour ou la République. » Jacques Rigaut

mercredi 4 mai 2016

Galerie Shandy (1) André Biely


Andrei Biely (1905) par Léon Bakst

GALERIE SHANDY (1) : ANDREI BIELY


A la page 11 du prologue de son Abrégé d'histoire de la Littérature Portative, Enrique Vila-Matas cite le nom de l'écrivain russe Andrei Biely et dont le vrai nom est Boris Nikolaïevitch Bougaïev.

« A la fin de l’hiver 1924, sur le rocher même où Nietzsche avait eu l’intuition de l’éternel retour, l’écrivain russe André Biely fut pris d’une crise de nerfs en éprouvant l’irrémédiable remontée des laves de son surconscient. Le même jour et à la même heure, non loin de là, le musicien Edgar Varèse tombait soudainement de cheval alors que, parodiant Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ à la guerre. Ces deux scènes me semblent avoir été les deux piliers sur lesquels s’est bâtie l’histoire de la littérature portative » (Enrique Vila-Matas).

Page 20, Francis Picabia écrit une lettre à Berta Bocado. Lui et Duchamp (Marcel) s’interrogent pour savoir si Biely est « des nôtres », entendez un Shandy.
La lettre poursuit : « D’après les renseignements que nous avons sur lui, il habite dans la même rue que toi (à Zurich) et, en fin d’après-midi, il joue aux échec avec Tristan Tzara. Il semblerait qu’il fonctionne en machine célibataire. Le héros de Petersbourg, son meilleur roman est un conspirateur et, en même temps, une machine célibataire qui , à un moment d’inspiration certaine, mange une bombe pour goûter ensuite le délicieux tic-tac qu’elle fait dans son ventre. Ce Biely est sans doute un fou de toute première qualité. ».

Il charge ensuite Berta Bocado, son ancienne maîtresse, de lier connaissance avec Biely pour savoir s’il a des ressemblances avec le personnage de son roman. Enrique Vila-Matas  écrit plus loin que « quelques jours après, Berta Bocado envoya des renseignements complètement erronés à Picabia, donnant ainsi naissance à un malentendu qui devait contribuer de façon décisive à la consolidation de la société secrète portative ».
Le compte-rendu de la femme fatale Berta Bocado trace un portrait bizarre de l’écrivain russe qui se conduit, lui aussi, d’une manière extrêmement étrange. Invité chez lui, la femme fatale s’aperçoit qu’il ne la remarque même pas et qu’il passe son temps à transporter convulsivement des cartables d’un endroit à l’autre de son studio, cartables qu’elle suppose contenir des manuscrits littéraires. Comme seule réponse à son comportement, Biely répond qu’il adore, tout simplement, transporter tout ce qui lui semble portatif.
Derrière cette conduite bizarre décrite par Bocado, Picabia y voit un message codé qu’il va s’efforcer de déchiffrer et c’est avec l’aide involontaire de Marcel Duchamp que Picabia va trouver la clé de l’énigme. Duchamp lui raconte qu’il a rêvé de quatre phrases, celles-ci étant plus tard recueillies par André Breton dans son Anthologie de l’Humour noir.  Les voici :
Etrangler l’étranger
Eglise, exil
Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis
Biely est le plus vieux du port actif.

Si les trois premières sont exactes, la dernière est bien entendu complètement farfelue et inventée par Enrique Vila-Matas  .
Néanmoins, Picabia voit dans la phrase rêvée de Duchamp un message et une clé, surtout, dans le mot « port actif » si bien que Picabia embarque Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut le 27 juillet 1924 pour un voyage vers Port-Hâtif, village africain situé sur le delta du Niger. Ce voyage sera raconté dans le portrait de Jacques Rigaut.
Nous n’entendrons plus parler de Biely dans la suite de l’Abrégé d'histoire de la Littérature Portative.



Alors, André Biely est-il Shandy ?
Nous rappelons au lecteur les deux conditions indispensables requises pour appartenir à la société des Shandys, définies par Enrique Vila-Matas page 15, outre l’exigence mise à part d’un haut degré de folie : fonctionner en machine célibataire et justifier d’une œuvre qui peut aisément tenir dans une mallette.
Bien qu’il soit, selon Picabia, « sans doute un fou de toute première qualité » (voir ses Carnets d’un Toqué) et qu’il réponde à une autre exigence parmi les qualités non indispensables mais recommandées qui est l’esprit d’innovation, André Biely n’est pourtant pas, comme son héros de Petersbourg, une machine célibataire puisque l’année de son premier roman La Colombe d'argent publié dans une revue en 1909, il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne.
De même, il n’est pas certain que son œuvre put être contenue dans une mallette car en 1924, André Biely a déjà écrit pratiquement toute son œuvre et à sa mort, celle-ci comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses.
Il reste toutefois que pour Enrique Vila-Matas  « la chute de Varèse, la crise de nerfs de Biely et l’apparition inattendue d’un artiste célibataire, gratuit et délirant, dans le champs de vision de Duchamp furent les fondations sur lesquelles s’édifia la société secrète ».
En quoi une crise de nerfs et une chute de cheval provoquent la naissance d’une société secrète, c’est là un mystère que je n’ai toujours pas élucidé.
Serait-ce que l’auteur se moque un peu de nous ?

André Biély (1880-1934) est surtout connu pour Petersbourg, un roman "urbain" à rapprocher de l'Ulysse de Joyce ou du Berlin Alexanderplatz de Döblin. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était aussi musicien et dessinateur. C’était aussi un poète, de la génération des jeunes symbolistes russes. Glossolalie, écrit en octobre 1917, est un "poème sur le son", une genèse hallucinée des significations syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.

« Yeux pervenche tendus vers l’éternité, la folie en ombre opaque sur lui comme nuées, sourire angélique, Biely s’avançait dans notre pauvre monde en labourant la terre de la langue russe. Frénétiquement, tendrement, poétiquement.
Occulté en Occident par son frère-ennemi, son double astral, Alexandre Blok, ce sont les travaux de Georges Nivat qui nous parlent encore de lui. Et une grande partie de son œuvre est disponible grâce aux éditions de l’Age d’homme et à Jacqueline Chambon et, malgré l’obstacle ici certain de la langue, car les romans de Biély sont tous en prose rythmée, on peut saisir l’ombre immense du « plus halluciné des symbolistes russes ». Celui qui voulait comprendre, épouser et déchiffrer « le rythme de l’univers ».
 source : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/biely/biely.html


Andrei Biely.