GALERIE
SHANDY (7) - ALEISTER CROWLEY
S’il est un nom qui dérange, choque peut-être, et qu’on
s’attendait pas à trouver dans l’Abrégé d’Histoire de Littérature Portative,
c’est bien celui d’Aleister Crowley que d’aucuns qualifient de « plus grand mage des temps
modernes » mais qui fut qualifié aussi d « homme le plus malsain
au monde ».
Ecrivain, libertin, magicien, occultiste, hédoniste,
alpiniste, bisexuel, joueur d’échecs, sadomaso, pratiquant de yoga, dramaturge,
amateur d’héroïne, poète - peut-être même espion, Aleister Crowley fut tout
cela. Et un dandy qui adorait épater le
bourgeois, usant et abusant de la provocation au cours de sa vie. Le personnage
est détesté, son nom et sa vie sentent le soufre et seront la source
d’innombrables malentendus et de calomnies savamment cultivées par la presse.
Dans son récit, Enrique Vila-Matas en fait un des
personnages majeurs de l’aventure Shandy, au même titre que les indispensables
Marcel Duchamp et Francis Picabia.
Outre qu’Enrique Vila-Matas le désigne comme celui qui
« devait dissoudre à Séville la société secrète », il dit de lui page
68 dans le chapitre Pragois : « C’était le terrible Aleister Crowley,
en qui beaucoup reconnaîtront l’ami de Pessoa mais qui, outre cela, était alpiniste,
sataniste, philosophe, dompteur de lions, pornographe, cycliste, héroïnomane,
joueur d’échecs, espion et occultiste, bref un odradek des plus actifs ».
Dans les qualifications du mage, Enrique Vila-Matas insiste
sur l’ami de Pessoa qu’était Aleister Crowley. Le poéte portugais était féru
d’astrologie, d’occultisme et de mysticisme, ainsi que membre d’une société
secrète l'Ordre des Templiers. Pessoa dresse aussi des thèmes astrologiques de
ses amis et donne des consultations. C’est en lisant l’autobiographie
d’Aleister Crowley que Pessoa découvre dans le thème astral de l’auteur anglais
de nombreuses erreurs. Il lui envoie une lettre avec son thème astral corrigé.
C’est le début d’une correspondance entre les deux hommes entre 1929 et 1930.
Pessoa traduit aussi le poème de Crowley « Hymne à Pan » en
portugais. Impressionné par ses connaissances astrologiques, Crowley rencontre
Pessoa en septembre 1930, alors que celui-ci est de passage en compagnie d'une
« magicienne » de dix-neuf ans, et maîtresse, Hanni Larissa Jaeger.
Pessoa est ravi et impressionné de rencontrer « un homme étrange, un vrai
Cagliostro des temps modernes ».
Il est dit que les deux hommes ne se verront en réalité qu’à
deux reprises, une fois à Lisbonne et une autre fois à Estoril.
La farce du faux suicide de son hôte au site nommé La Bouche
de l’enfer, réputé pour ses suicides, à Cascais, est tout à fait dans l'esprit
mystificateur du poète portugais qui dut trouver amusant cette mise en en
scène. Cette mascarade a, vraisemblablement, pris forme dans l’esprit de
Crowley lorsque sa maîtresse le quitte. Les deux comparses espéraient sans
doute retirer quelques bénéfices de leur entourloupe. Avec l’aide d’un ami
journaliste portugais, Pessoa s’emploiera bien à tenter de donner du
retentissement à l’affaire. Sans grand succés même si le faux suicide de
Crowley eut un retentissement sensationnel et alerta les polices européennes
jusqu’à ce qu’il réapparaisse à une exposition de ses peintures le 11 octobre à
Berlin.Une photo montrant Crowley et Pessoa à la table d’un café devant une
partie d’échecs circule sur le web mais il est difficile de reconnaître Pessoa
dans l’homme qui fait face à Crowley et qui ressemble davantage à James
Joyce !
Cette digression montre combien l’aspect mystificateur de
Crowley garantit de la présence du magicien et poète parmi les membres de la
société secrète, l’étiquette Shandy n’étant que le masque supplémentaire d’un
personnage dont l’humour est aussi noir que sa magie.
On le retrouve, toujours à Prague, page 82 et 83 en train de
danser dans un sous-sol d’un cabaret du quartier juif « dans un endroit
magnifique, tapissé de cristaux de chrome orangés avec herbes tropicales et
colibris ». Crowley y exécute la danse du serpent, (allusion au Chemin
du Serpent de Pessoa ?) et à
cause du liquide suintant des cristaux, est devenu noir. D’autres shandys,
enthousiastes, s’empressent de l’imiter, se barbouillent de noir et s’enfuient
du cabaret. Cet épisode donne à Blaise Cendrars l’idée d’une nouvelle légende
pour son Anthologie Nègre.
C’est encore Crowley qui écrit de Prague à Picabia une carte
postale le prévenant de l’existence d’un traître parmi les Shandys, qui ne
serait autre que Céline.
Pour fuir Prague et ses Odradeks ainsi que Golems, Bucaresti
et « toutes ces espèces de créatures qui peuplent la solitude de ceux qui
connaissent la coexistence tendue avec leur double et s’isolent pour
travailler », les Shandys se réfugient à Trieste, pour peu de temps, à
cause de l’épais et tenace brouillard qui favorise le séjour de leurs
persécuteurs (Odradeks etc..). Sur ce séjour de Trieste, Crowley écrit dans son
journal, composé de 27 fragments, que les Shandys passaient toute la journée
étendus dans leur chaise longue. Une disposition à la paresse que confirmèrent
Tzara, Walter Benjamin et Man Ray dans des écrits semblables.
Une paresse qui conduit tout droit les Shandys au voyage
immobile du Banhof Zoo.
Crowley réapparaît à la fin du récit comme élément moteur de
la dissolution de la société Shandy. En effet, après s’être approprié un texte
écrit par Bruno Schulz, qu’il a retouché, il se travestit et se fait passer
pour la poétesse Elsa Tirana (pseudo de Cléo de Mérode) et lit ce texte à
l’Athénée de Séville, lors de l’hommage à Gongora qui constitue l’acte de
naissance de la génération poétique dite des 27 en Espagne.
Or dans ce texte qui devait traiter de l’angoisse, Crowley a
dissimulé des phrases qui révèlent au monde entier l’existence de la société
secrète Shandy, chose inconcevable, même si ceux-ci ont toujours su et
considéré que leur conjuration disparaîtrait un jour ou l’autre. Certains mêmes
sont heureux d’entendre dévoiler leur secret même si cela signifie la fin de
l’entreprise portative. La conférence se termine dans un énorme charivari.
Un des participants Damaso Alonso, se disant qu’après-tout,
cette histoire de Shandy était peut-être vraie, va voir Rita Malu pour savoir
si elle fait aussi partie de cette conjuration.
Celle-ci répond : « Impossible, car les Shandys
sont des anges et que je n’en suis pas un ».
Et elle orienta sa réponse en ajoutant : « Vous
les hommes, vous avez des testicules plein d’anges ».
Enrique Vila-Matas conclut son récit sur cette énergie et
potentialité spermatique en y voyant l’essence même du Shandysme, lequel se
trouve régénéré par sa dispersion même.
Pour l’auteur, "la dispersion dans laquelle entre alors la
société secrète, et avec elle la littérature portative, marque le moment de son
rapprochement avec elle-même."
Evident, non ?
Evident, non ?
A la fin de son ouvrage, Enrique Vila-Matas dresse en cinq
pages le portrait du Shandy imaginaire, idéal et ultime, à travers la carte
géographique de sa vie. Port-Hâtif, Paris, Palerme, New-York, Vienne, Prague,
Trieste, Séville.
Celle-ci passe donc par Port-Hâtif, où en pleine fondation
de la société secrète, celui-ci se voit comme un mélancolique pour qui la
solitude est le seul concevable des états d’humanité. Mélancolique, le Shandy
est aussi un promeneur oisif, né sous le signe de Saturne, la planète des
déviations et des hésitations. A Trieste, il passe ses journées dans des
chaises longues car la lenteur est la façon qui est sienne de lire le monde. A
Prague, il apprend à voyager autour de sa chambre et reçoit la visite de son
Odradek. A Palerme, non, le Shandy n’ira pas à Palerme, il enverra quelqu’un à
sa place car Palerme se résume au dessin de sa mort.
Paris, en revanche, est la lueur sous-marine de sa formation
de portatif, grâce aux ponts d’argent sur la Seine qui relient les chemins
entrecroisés d’un voyage qui se termine dans l’opaque néant Sévillan où le
Shandy mettra un terme au livre qu’il est en train d’écrire.
Pour le dernier Shandy, la seule réaction possible au regard
qui se pose sur lui est de baisser les yeux, de regarder dans un coin, de
baisser la tête vers son carnet de notes, ou mieux encore, de la cacher
derrière le mur portatif de son livre..
P.S.
Avec de dernier et septième portrait, nous concluons cette
galerie de portraits Shandys mais nous ne prononçons pas la dissolution de ce
blog, bien au contraire.
Nous continuerons à l’animer par des textes, articles divers
qui restent inspirés par l’esprit Shandy ou du moins par celui de Enrique
Vila-Matas et de son univers littéraire.

















