vendredi 27 mai 2016

GALERIE SHANDY (3) MARCEL DUCHAMP




GALERIE SHANDY (3)- MARCEL DUCHAMP
 Pour Enrique Vila-Matas, un des piliers de la littérature portative, présent dés la première page, n’est pas un écrivain proprement dit, mais un artiste-peintre, qui rompt avec la peinture en 1918, père de l’art conceptuel et pape de l’art moderne, Marcel Duchamp. EMV loue sa boite-en-valise, laquelle contient les reproductions en miniature de toute ses œuvres et devient l’emblème de la littérature portative et un symbole dans lequel se reconnaîtront les premiers Shandys. Le vrai Duchamp avait d’ailleurs déclaré « tout ce que j’ai fait d’important pourrait tenir dans une petite valise ». Sa première Valise est réalisée à partir de 1936 et présentée en 1941.
Marcel Duchamp répond à des critères Shandy essentiels : le caractère portatif de l’oeuvre, son statut de célibataire auxquels s’ajoutent son esprit d’innovation, une volonté de transgression et une tendance à cultiver l’art de l’insolence.
La plus importante des clauses Shandy est le célibat, condition indispensablement requise à l’entrée dans la société secrète, seul gage d’une vie libre et libérée, légère et donc portative. EMV invente pour Marcel Duchamp une prise de conscience, suite à la crise de nerfs d’André Biely : « Je ne sais pourquoi, à cet instant précis, je cessai d’écouter Varèse, et me mis à penser qu’on ne devait pas charger sa vie de trop de poids, de trop de choses à faire, de ce qu’on appelle femme, enfants, maison de campagne, voiture etc.. Et il est heureux que j’aie compris cela très tôt, car cela m’a permis de vivre longtemps célibataire, bien plus facilement que si j’avais dû affronter toutes les difficultés ordinaires de la vie. Au fond, c’est là l’essentiel ».
Shandy, Marcel Duchamp le fût donc, et pour diverses raisons.
Dans la vie réelle, Duchamp était célibataire même s’il se maria, sans amour, et pour l’argent avec une riche héritière, Lydie Sarazin-Levassor alors qu’il avait une liaison depuis trois ans avec une américaine: « Ce mariage a été à moitié fait par Francis Picabia qui connaissait la famille. On s’est marié comme on se marie généralement mais cela n’a pas collé : j’étais vraiment beaucoup plus célibataire que je ne le pensais ». Il divorça au bout de six mois.
 Insolent, l’artiste le fût, lui qui scandalisa les milieux de l’art avec le ready-made Fountain, son tableau  Nu descendant un escalier 2  ou encore en affublant la Joconde d’une moustache (L.H.O.O.Q.) et la Mariée Mise à Nu par ses célibataires, même (Le Grand Verre). Au printemps 1912, accompagné d'Apollinaire et du couple Picabia, Marcel Duchamp assiste à une représentation d'une pièce de théâtre de Raymond Roussel : Impressions d'Afrique. Il est frappé par « la folie de l'insolite » qui commande ce texte loufoque. 
Cet épisode le lie à la fondation de la société secrète Shandy à Port-Hâtif, en Afrique, déjà évoqué dans le portrait de Jacques Rigaut.
Les écrits de Marcel Duchamp ont été publiés sous les titres Duchamp du signe (1958) et Marchand du sel (1958). Il fut également le créateur d'un personnage fictif, son double féminin, Rrose Sélavy, sculpteur et auteur d'aphorismes maniant la fausse contrepèterie et l'allitération et sous le nom duquel il aura une production littéraire et plastique en soi, Rrose Sélavy étant tout à la fois une œuvre et à l'origine d'œuvres.
Répondant à une majorité de critères requis, Marcel Duchamp ne pouvait être que la figure tutélaire et mythique, et l’emblème, par excellence, de la société Shandy. Son nom revient d’ailleurs vingt-trois fois dans le texte, faisant de lui l’auteur le plus cité par Enrique Vila-Matas et un des seuls noms à figurer dans presque tous les chapitres du livre.
Le narrateur évoque à plusieurs reprises ses rencontres avec Duchamp auprès duquel il recueille des informations précieuses sur les principaux événements de la société Shandy.
Duchamp est un élément central, tant par ses idées shandy (la miniaturisation ) que par ses relations artistiques (Francis Picabia, Man Ray).
Il est aussi le créateur de l’emblème Shandy qui figure sur la boîte-en-valise, un peigne en manière de broche, dessin retouché par Jacques Rigaut, et que l’on retrouve sur le rideau d’un théâtre de Trieste, dans un cauchemar raconté par le narrateur au cours duquel il assiste à des expériences d’Aleister Crowley (page 103). Moins mondain que Picabia, Duchamp est toutefois au coeur de la vie artistique  parisienne et européenne des années vingt. Il est le témoin d’évènements liés aux Shandys, il est aussi leur mémoire. Duchamp est partout : à Port-Hâtif, à la fête de Vienne, à Prague pour l’épisode des Odradeks et des errances Shandys. D’ailleurs, à la fin de son récit de l’aventure Praguoise, Duchamp se volatilise et disparaît. Le narrateur le cherche partout dans Prague et se demande si Duchamp n’est pas son Odradek ?  l’Odradek est une créature inventée par Franz Kafka dans une nouvelle de 1917 Le souci du père de famille.
Kafka décrit cette créature comme « On dirait d’abord une bobine de fil plate en forme d’étoile, et il semble bien en effet être couvert de fils, même si en vérité il ne peut s’agir que de vieux bouts de fil de différentes sortes et couleurs, déchirés et noués ensemble mais aussi mêlés les uns aux autres. Mais ce n’est pas qu’une bobine, car du milieu de l’étoile ressort une tige transversale, et à cette tige se joint une autre dans l’angle droit. C’est au moyen de cette dernière tige et de l’une des pointes de l’étoile que l’ensemble se tient debout comme s’il était sur deux jambes. »
Enrique Vila-Matas, sous la plume d’un Stephan Zenith, compagnon de chambre de Witold Gombrowicz, cite, à peine voilé et transformé, un extrait du texte de Kafka (page 66).
Ce qui est troublant, c’est à la lecture de ce texte le souvenir de cette photo de Man Ray montrant Duchamp avec une tonsure en forme d’étoile…Marcel Duchamp serait-il donc tout compte fait un Odradek ?

« On peut être artiste sans être rien de particulier. » Marcel Duchamp

« Rose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis. » Marcel Duchamp

Biographie résumée.
Blainville-Crevon (Seine-Maritime), 1887 – Paris, 1968
Marcel Duchamp est le troisième d'une famille de six enfants, dont quatre sont des artistes reconnus : les peintres Jacques Villon (1875-1963) et Suzanne Duchamp (1889-1963), le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918) et lui-même, le plus célèbre. Ce sont d'ailleurs ses frères, ses aînés, qui l'initient à l'art.
Après une scolarité à Rouen, Marcel Duchamp poursuit des études à Paris et fréquente l'Académie Julian. Mais c'est toujours auprès de ses frères qu'il fait son véritable apprentissage de la peinture et de leurs amis, réunis sous le nom de Groupe de Puteaux, principalement des artistes d'inspiration cubiste comme Fernand Léger ou Robert Delaunay, ou encore Albert Gleizes et Jean Metzinger, auteurs de l'ouvrage Du Cubisme (1912).
Toutefois, très vite sa peinture s'éloigne de la problématique spatiale des cubistes et s'attache à la décomposition du mouvement, ce qui le rapproche des Futuristes italiens. L'une de ces toiles, Le Nu descendant l'escalier, le fait connaître à la grande exposition américaine de l'Armory Show, en 1913.
À partir de 1915, installé à New York, il partage son temps entre les Etats-Unis et la France, diffusant les avant-gardes parisiennes, notamment les sculptures de son ami Constantin Brancusi, auprès du public américain.
À cette époque, il élabore ses œuvres les plus connues, comme le Grand Verre ou la Fontaine, mais se consacre de plus en plus aux échecs, qui deviendront, au milieu des années 20, sa principale activité.
C'est à travers le Surréalisme qu'il renoue avec l'art en organisant de nombreux événements en collaboration avec André Breton. De retour sur la scène artistique, il acquiert une renommée croissante et devient célèbre après la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50, une nouvelle génération d'artistes américains qui se qualifient de néo-dadaïstes, tels Jasper Johns et Robert Rauschenberg, le reconnaît comme un précurseur.
La réédition en 1964 de ses premiers objets ready-mades parachève cette célébrité en diffusant son œuvre dans le monde entier.
Source : http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ens-duchamp/ens-duchamp.htm



Dessins d'un Odradek



Tonsure (1919)-Man Ray
 

samedi 14 mai 2016

GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT









GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT
Page 37 de l’Abrégé d’histoire de la littérature portative , Enrique Vila-Matas écrit « un autre trait typiquement shandy est le refus radical de toute idée de suicide comme de tout autre tic romantique usé. ».
Mais le cas de Jacques Rigaut est différent. Enrique  Vila-Matas annonce la couleur page 31 : « Il est, semble-t-il, une constante historique chez les fondateurs de toute société secrète, qu’il s’en trouve toujours un dont le malin plaisir est de contredire les autres ».
Les Shandys sont des amoureux de la vie, à l’exception de Jacques Rigaut qui s’est déclaré partisan de la mort et, plus précisément du suicide, terme qui sera banni du langage Shandy après le suicide de Rigaut. La figure de Jacques Rigaut et le cas du suicide, occupent dix pages et un chapitre entier du livre : Suicides Hôteliers.
Rigaut est de l’expédition à Port-Hâtif, au Niger, qui vit la fondation de la société secrète Shandy
Francis Picabia et quatre amis sont de cette expédition : Marcel Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut. Ils embarquent à Marseille le 27 juillet 1924. Sur place, ils rencontrent Georgia O’Keefe, américaine, peintre et sculpteur, qui voyage en compagnie de William Carlos Williams. Le soir, lors d’un repas, l’américaine expose à ses nouveaux amis sa théorie de la sexualité extrême, concept qui, intimement lié à celui de machine célibataire, devient un des traits les plus typiquement Shandy. La sexualité extrême, c’est « copuler par pur plaisir, et ne jamais penser à la descendance et autres fadaises. »  Georgie O’Keefe introduit du coup, un autre trait de la société Shandy et de ses machines célibataires, celui de la femme fatale.
Cette femme fatale dont Rigaut tombe, forcément amoureux, l’auteur (EVM) ajoutant qu’il s’était inventé le prétexte de cet amour éperdu pour mieux avoir la tentation de s’ôter la vie.
Dés son retour à Paris, Rigaut fonde l’Agence Générale du Suicide. Après plusieurs pages sur son voyage à New-York (où il cherche à revoir Georgie O’Keefe)  EVM fait mourir Rigaut à Palerme dans une chambre du célèbre Grand Hôtel et des Palmes où mourut réellement l’écrivain Raymond Roussel, auteur des Impressions d’Afrique, (et personnage Shandy évidemment), œuvre à laquelle il est fait allusion au début du chapitre, dans cette Afrique où tout à commencé, où nos aventuriers s’ennuient jusqu’au jour où un nègre unijambiste jouant de la flûte sur son propre tibia, traverse la grande place de Port-Hâtif.  EMV ajoute que ce personnage est en tout point identique au Lelgoualc’h des Impressions d’Afrique.
Dans le célèbre ouvrage de Raymond Roussel, le Lelgoualc’h en question apparaît au chapitre IV. Tombé d’un mat de cocagne, le personnage se fracture la cuisse et doit être amputé. Roussel écrit : « On agit selon son désir, et certain jour le pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement enveloppé. Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore. Le jeune Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée, attirait la foule des curieux et faisait partout croître la recette...L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui se bonifie avec le temps. En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente mélancolie »
Ceci nous a éloigné, j’en conviens, de Jacques Rigaut, si cette digression n’était, dans le cas présent, tout à fait indispensable, et ma foi, conforme à l’esprit Shandy qui tire son nom de l’œuvre maîtresse de Laurence Sterne, lequel a élevé la digression au rang d’art littéraire.

Biographie Jacques Rigaut
Jacques Rigaut est un écrivain dadaïste français né à Paris en 1898 et mort suicidé en 1929. Dandy sans argent, vivant chez ses parents, il devient un grand consommateur d’opium, de cocaïne et d’héroïne. En 1922, il rejoint Tristan Tzara et quitte les surréalistes. En 1924, il rencontre Gladys Barber, une jeune Américaine fortunée qu’il suit à New York. Il rentre à Paris peu après, avant de repartir pour New York début 1925. Il épouse Gladys Barber en janvier 1926, mais elle le quitte rapidement, lassée de sa toxicomanie. Il vit misérablement à New York jusqu’en novembre 1928, date à laquelle il revient à Paris et reprend une vie mondaine dans une maison prêtée par le surréaliste Paul Chadourne. Il commence une série de cures de désintoxications. Le 6 novembre 1929, dans une maison de repos de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) appelée « La Vallée aux loups », Jacques Rigaut se suicide d’une balle tirée en plein cœur (source : la revue des ressources)

Pierre Drieu La Rochelle s’inspirera de Jacques Rigaut, dont il était l’ami, pour le personnage de son roman Le Feu Follet (1931)

«  Je serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir, l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, la famille, la liberté, la pesanteur, l’argent, la pauvreté ; l’amour, l’absence d’amour, la syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques négligeables suicides-accidents. (Il y a bien, sans doute, la souffrance du corps. Moi, je me porte bien : tant pis pour ceux qui ont mal au foie. Il s’en faut que j’aie le goût des victimes, mais je n’en veux pas aux gens quand ils jugent qu’ils ne peuvent endurer un cancer). Et puis, n’est-ce pas, ce qui nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. La contrariété et le désespoir ne sont jamais, d’ailleurs, que de nouvelles raisons de s’attacher à la vie. C’est bien commode, le suicide : je ne cesse pas d’y penser ; c’est trop commode : je ne me suis pas tué. Un regret subsiste : on ne voudrait pas partir avant de s’être compromis ; on voudrait, en sortant, entraîner avec soi Notre-Dame, l’amour ou la République. » Jacques Rigaut

mercredi 4 mai 2016

Galerie Shandy (1) André Biely


Andrei Biely (1905) par Léon Bakst

GALERIE SHANDY (1) : ANDREI BIELY


A la page 11 du prologue de son Abrégé d'histoire de la Littérature Portative, Enrique Vila-Matas cite le nom de l'écrivain russe Andrei Biely et dont le vrai nom est Boris Nikolaïevitch Bougaïev.

« A la fin de l’hiver 1924, sur le rocher même où Nietzsche avait eu l’intuition de l’éternel retour, l’écrivain russe André Biely fut pris d’une crise de nerfs en éprouvant l’irrémédiable remontée des laves de son surconscient. Le même jour et à la même heure, non loin de là, le musicien Edgar Varèse tombait soudainement de cheval alors que, parodiant Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ à la guerre. Ces deux scènes me semblent avoir été les deux piliers sur lesquels s’est bâtie l’histoire de la littérature portative » (Enrique Vila-Matas).

Page 20, Francis Picabia écrit une lettre à Berta Bocado. Lui et Duchamp (Marcel) s’interrogent pour savoir si Biely est « des nôtres », entendez un Shandy.
La lettre poursuit : « D’après les renseignements que nous avons sur lui, il habite dans la même rue que toi (à Zurich) et, en fin d’après-midi, il joue aux échec avec Tristan Tzara. Il semblerait qu’il fonctionne en machine célibataire. Le héros de Petersbourg, son meilleur roman est un conspirateur et, en même temps, une machine célibataire qui , à un moment d’inspiration certaine, mange une bombe pour goûter ensuite le délicieux tic-tac qu’elle fait dans son ventre. Ce Biely est sans doute un fou de toute première qualité. ».

Il charge ensuite Berta Bocado, son ancienne maîtresse, de lier connaissance avec Biely pour savoir s’il a des ressemblances avec le personnage de son roman. Enrique Vila-Matas  écrit plus loin que « quelques jours après, Berta Bocado envoya des renseignements complètement erronés à Picabia, donnant ainsi naissance à un malentendu qui devait contribuer de façon décisive à la consolidation de la société secrète portative ».
Le compte-rendu de la femme fatale Berta Bocado trace un portrait bizarre de l’écrivain russe qui se conduit, lui aussi, d’une manière extrêmement étrange. Invité chez lui, la femme fatale s’aperçoit qu’il ne la remarque même pas et qu’il passe son temps à transporter convulsivement des cartables d’un endroit à l’autre de son studio, cartables qu’elle suppose contenir des manuscrits littéraires. Comme seule réponse à son comportement, Biely répond qu’il adore, tout simplement, transporter tout ce qui lui semble portatif.
Derrière cette conduite bizarre décrite par Bocado, Picabia y voit un message codé qu’il va s’efforcer de déchiffrer et c’est avec l’aide involontaire de Marcel Duchamp que Picabia va trouver la clé de l’énigme. Duchamp lui raconte qu’il a rêvé de quatre phrases, celles-ci étant plus tard recueillies par André Breton dans son Anthologie de l’Humour noir.  Les voici :
Etrangler l’étranger
Eglise, exil
Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis
Biely est le plus vieux du port actif.

Si les trois premières sont exactes, la dernière est bien entendu complètement farfelue et inventée par Enrique Vila-Matas  .
Néanmoins, Picabia voit dans la phrase rêvée de Duchamp un message et une clé, surtout, dans le mot « port actif » si bien que Picabia embarque Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut le 27 juillet 1924 pour un voyage vers Port-Hâtif, village africain situé sur le delta du Niger. Ce voyage sera raconté dans le portrait de Jacques Rigaut.
Nous n’entendrons plus parler de Biely dans la suite de l’Abrégé d'histoire de la Littérature Portative.



Alors, André Biely est-il Shandy ?
Nous rappelons au lecteur les deux conditions indispensables requises pour appartenir à la société des Shandys, définies par Enrique Vila-Matas page 15, outre l’exigence mise à part d’un haut degré de folie : fonctionner en machine célibataire et justifier d’une œuvre qui peut aisément tenir dans une mallette.
Bien qu’il soit, selon Picabia, « sans doute un fou de toute première qualité » (voir ses Carnets d’un Toqué) et qu’il réponde à une autre exigence parmi les qualités non indispensables mais recommandées qui est l’esprit d’innovation, André Biely n’est pourtant pas, comme son héros de Petersbourg, une machine célibataire puisque l’année de son premier roman La Colombe d'argent publié dans une revue en 1909, il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne.
De même, il n’est pas certain que son œuvre put être contenue dans une mallette car en 1924, André Biely a déjà écrit pratiquement toute son œuvre et à sa mort, celle-ci comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses.
Il reste toutefois que pour Enrique Vila-Matas  « la chute de Varèse, la crise de nerfs de Biely et l’apparition inattendue d’un artiste célibataire, gratuit et délirant, dans le champs de vision de Duchamp furent les fondations sur lesquelles s’édifia la société secrète ».
En quoi une crise de nerfs et une chute de cheval provoquent la naissance d’une société secrète, c’est là un mystère que je n’ai toujours pas élucidé.
Serait-ce que l’auteur se moque un peu de nous ?

André Biély (1880-1934) est surtout connu pour Petersbourg, un roman "urbain" à rapprocher de l'Ulysse de Joyce ou du Berlin Alexanderplatz de Döblin. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était aussi musicien et dessinateur. C’était aussi un poète, de la génération des jeunes symbolistes russes. Glossolalie, écrit en octobre 1917, est un "poème sur le son", une genèse hallucinée des significations syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.

« Yeux pervenche tendus vers l’éternité, la folie en ombre opaque sur lui comme nuées, sourire angélique, Biely s’avançait dans notre pauvre monde en labourant la terre de la langue russe. Frénétiquement, tendrement, poétiquement.
Occulté en Occident par son frère-ennemi, son double astral, Alexandre Blok, ce sont les travaux de Georges Nivat qui nous parlent encore de lui. Et une grande partie de son œuvre est disponible grâce aux éditions de l’Age d’homme et à Jacqueline Chambon et, malgré l’obstacle ici certain de la langue, car les romans de Biély sont tous en prose rythmée, on peut saisir l’ombre immense du « plus halluciné des symbolistes russes ». Celui qui voulait comprendre, épouser et déchiffrer « le rythme de l’univers ».
 source : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/biely/biely.html


Andrei Biely.




dimanche 1 mai 2016

Abrégé d'histoire de la littérature portative (1990) Enrique Vila-Matas






 
L’Abrégé d'histoire de la littérature portative d’Enrique Vila-Matas fut publié en Espagne en 1983 par la maison barcelonaise Anagramma et en France par Christian Bourgeois en 1990.
Cette oeuvre présente, sur le mode de l'essai littéraire, l'histoire de ce mouvement dit « portatif » en inventant une société littéraire secrète, les Shandys, fondée en 1924 à Port-Hâtif, village africain du delta du Niger, par le fruit du hasard et du malentendu. Le fruit du malentendu étant la confusion de deux russes (voir portrait André Biely) par Berta Bocado et le fruit du hasard celui de la rencontre de Georgia O’Keefe en Afrique (portrait futur de Jacques Rigaut)
 « Nous ferons connaissance de ceux qui auront permis d'écrire le roman de la société secrète la plus joyeuse, la plus loufoque et volubile qui ait jamais existé, des écrivains, turcs à force de tabac et de café, héros gratuits et délirants de cette bataille perdue d'avance qu'est la vie, amoureuse de l'écriture à condition d'en faire la plus drôle, mais aussi la plus radicale des expériences
Le terme Shandy est inspiré du célèbre personnage de l’écrivain anglais Laurence Sterne (1713-1768), Tristram Shandy, roman dont l’impact sur des générations de romanciers (Diderot, Queneau, Perec, Kundera) a été immense.

Dans ce groupe qui rappelle les dadaïstes et les surréalistes (le Manifeste du Surréalisme d’André Breton paraît le 15 octobre 1924) se croisent des personnages réels comme Marcel Duchamp, Francis Picabia, Paul Morand, Walter Benjamin, Jacques Rigaut ou fictifs comme Ferenc Szalay, Werner Littbarski, Rita Malú ou Berta Bocado, femmes fatales inventées et voisines de personnages réels comme le peintre américain Georgia O'Keefe, qui chez Enrique Vila-Matas, invente la théorie de la sexualité extrême, et Pola Negri, star du cinéma muet.
Enrique Vila-Matas ajoute que « l’intégration des femmes fatales au monde des portatifs catalysa la venue au monde de la société secrète »
Pour faire partie de cette société de Shandys, il faut « outre l’exigence mise à part d’un haut degré de folie, justifier d'une oeuvre qui ne pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une mallette, l'autre clause obligatoire était de fonctionner en machine célibataire » Ce sont les deux conditions indispensables et requises.
 Et si l’œuvre se doit d’être suffisamment légère pour être transportable, c'est pour célébrer « l’apothéose des poids légers dans l’histoire de la littérature ».
Après quoi il existe d’autres caractéristiques, non indispensables, mais fortement recommandées car considérées comme typiquement shandys : esprit d'innovation, sexualité extrême, absence totale de grand dessein, nomadisme infatigable, coexistence tendue avec la figure du double, sympathie à l'égard de la négritude, tendance à cultiver l'art de l'insolence. » (page 15)
Autant prévenir le lecteur, le texte d'Enrique Vila-Matas est une mystification littéraire, comme les Vies Imaginaires de Marcel Schwob, ouvrage publié en 1896, qui se présente comme un recueil de courtes biographies où l'auteur affirme ne pas se préoccuper du vrai.
Plus prés de nous, citons encore une autre mystification littéraire, l’anthologie imaginaire La littérature nazie en Amérique (1996) de l’écrivain chilien Roberto Bolano, dont Enrique Vila-Matas était l’ami et un grand admirateur.

Au cours de son récit, l’écrivain barcelonais se moque donc de la réalité historique et n' hésite pas à trafiquer la représentation des anecdotes et récits des vies des écrivains et artistes réels.
La plupart des événements liés à la fondation de cette société secrète sont le produit de la la foisonnante imagination de l'auteur qui mêle avec talent, humour, et ironie, le faux et le vrai, le réel et la fiction pour se moquer, mais aussi amuser le lecteur, lequel doute rapidement de la valeur et de l'authenticité des informations fantaisistes de l’écrivain espagnol.

A la fin de sa lecture, tout vrai admirateur du récit d’Enrique Vila-Matas regrettera que la société des Shandys, si brillamment décrite qu’on finit presque par la croire vivante et réelle, ne soit en fin de compte qu’une fiction. Car même si la supercherie est rapidement dévoilée, car désamorcée constamment par l’ironie sous-jacente de l’auteur, la tentation est grande pour le lecteur de croire, pour de vrai, à l’existence de cette société secrète si bien que, secrètement contaminé à son insu par le virus Shandy, le lecteur voit et cherche des Shandys partout.
C’est pour cette raison que nous avons décidé d’esquisser à travers ces pages le portrait de ces Shandys dont certains ont pris le visage d’artistes et d’écrivains ayant réellement existé..
A nous de démêler le vrai du faux Shandy, et puis aussi d’en trouver des nouveaux, oubliés  par l’auteur et de réparer ainsi les injustices d’une histoire littéraire rêvée à travers le prise Shandy.