vendredi 12 août 2016

GALERIE SHANDY (6) - WALTER BENJAMIN






Galerie Shandy (6) – Walter Benjamin

 On ignore quand et comment Walter Benjamin fut recruté. Duchamp qui lâcha le morceau à Port-Bou le dernier jour de l’été 1966, révélant ainsi l’existence éphémère de la conjuration d’artistes la plus secrète au monde devant un parterre « Ready-médusé », ne fut guère prolixe en la matière. N’allez pas chercher dans la petite bibliographie shandy détail de ce genre, vous n’en trouveriez pas plus, toute trace semble avoir été effacée, définitivement.
 On peut tout de même supposer, et sur la foi d’Adrienne Monnier qui fut proche de Benjamin et qui consigna dans les « Trois agendas » l’improbable rencontre, que la collision avec « l’inutile et luxueuse planète shandy » se fit par l’entremise de Blaise Cendrars au 7 de la rue de l’Odéon chez Adrienne Monnier elle-même, c’est-à-dire à la Maison des amis du livre.         
 Chargé de jouer les rabatteurs, Cendrars attendait là nos futurs Shandys en herbe pour les rediriger, tels des Ulysses égarés, vers le terminus d’un jeu de piste diabolique : le 12 de la même rue, à la librairie Shakespeare & Company de Sylvia Beach, compagne d’Adrienne Monnier, où après une rapide collation, nos boy-scouts devaient assister aux premières réunions officielles de la société Shandy. Fallait-il encore pour cela satisfaire à une dernière exigence : répondre correctement à la question posée par le sphinx Cendrars : « Êtes-vous sourd ? – Oui », lui était-il le plus souvent répondu. Cendrars pointait alors son doigt en direction de la librairie de Sylvia Beach et, d’un inimitable pas de conspirateur, il s’éloignait lentement en disant : « Comme vous le voyez ce n’est pas au 7 mais au 12. Vendredi à 8 heures, nous vous attendons. » [1]
 
S’il est vrai que quelques points communs pouvaient rapprocher les deux hommes – facilitant ainsi l’adoption future de Benjamin, on pense bien sûr d’abord à leur sympathie mutuelle à l’égard de la négritude (L’Anthologie nègre de Blaise Cendrars et l’intérêt théorique pour le jazz que confessa Walter Benjamin dans sa correspondance avec Theodor Adorno peuvent en témoigner) – trait Shandy supplémentaire, l’ami Walter était loin de donner des gages suffisants. 
 Les critères de sélection pour accéder à ce club ultraconfidentiel étaient multiples, mais à part un haut degré de folie, qui est celui des « enfants irresponsables », deux qualités essentielles étaient dûment requises : « […] en même temps qu’il fallait justifier d’une œuvre qui ne pesât pas trop lourd et qui pût aisément tenir dans une mallette, l’autre clause obligatoire était de fonctionner en machine célibataire. »1 et, l’une d’elles – la dernière – faisait cruellement défaut à sa panoplie.
 En effet, sur ce point précis, il est fort probable que Walter Benjamin, contrevenant tout à fait aux conditions drastiques qu’exigeait le règlement intérieur de la société Shandy – depuis que sous la houlette de Georgia O’Keffe la machine célibataire s’était emballée et avait carrément viré érotomane – dût jouir d’une dérogation particulière. L’homme ne fut pas un animal sexuel, sa manie, quoique névrotique, se fixa uniquement sur les jouets russes, les livres illustrés pour enfants, les cartes postales et les boules à neige, pas micheton ni collectionneur de rencarts, ni collectionneur de dessous féminin, encore moins collectionneur de femmes, le continuum de sa vie intérieure n’eut que très peu à souffrir des tourments érotiques d’un Rigaut par exemple, il était celui qu’on disait privé de vie privée : « J’ai connu dans ma vie trois femmes différentes […]. » [2] Loin du compte, hélas…détail dont on ne lui tint pas rigueur.
 
Si l’on s’en réfère maintenant au caractère portatif de l’œuvre, celle de Benjamin rentre sans nul doute possible dans les critères de sélection. Foisonnante et pluridisciplinaire – « […] son désir secret était encore un désir de tout. » [3] – son œuvre tournoyant autour des notions d’intrusion du passé dans le présent, du proche et du lointain, de la philosophie de l’histoire, du pouvoir des noms, du messianisme, etc. et prenant appui sur n’importe quel objet pour monter ses perspectives théoriques, est une œuvre fragmentaire, faite de morceaux disjoints, de fragments éparpillés, dispersés ça et là tels des semis, donc facilement transportable. Ni philosophe ni poète, celui dont Hannah Arendt aimait à dire qu’il pensait poétiquement pouvait donc en toute quiétude déambuler comme bon lui sembla de part le monde (Moscou, Naples, Capri, San Remo, Danemark, Paris, Marseille, Ibiza, Vienne, Prague, etc.), infatigable voyageur chargé de son œuvre portative, dans un premier temps en nomade européen, puis comme exilé apatride (déchéance de la nationalité allemande en 1939) que le nazisme traqua jusqu’à la frontière espagnole. La trajectoire du nomade se mua en ligne de fuite jusqu’au point final : son suicide à Port-Bou, dernière frontière de nulle part, que Bertolt Brecht qualifie de première vraie perte qu’Hitler fit subir à la littérature allemande.
 « Tout en buvant du pastis, Duchamp me parle avec émotion de ce suicide involontaire et m’explique que l’histoire des portatifs aurait emprunté de tout autres chemins sans la décisive et providentielle intervention de Walter Benjamin, ce petit matin brumeux qui vit les Shandys s’enfuir de chez Littbarski et commencer à se disperser, complètement désorientés, dans une Vienne fantomatique […]. » 1
  Pas dandy ni Don juan, à la bonne heure ! d’autres qualités, essentielles pour garantir au groupe l’anonymat, et un don pour l’organisation improvisée, valurent sans doute à Walter qu’on ferma les yeux sur sa sexualité extrême, c’est-à-dire proche du néant. Lui que son génie semblait isoler du reste de l’humanité, cultivait un penchant singulier pour le collectif, tout en conservant « ce goût du mystère qui le poussait à empêcher autant que faire se peut ses amis de se rencontrer. » 3
 On loua aussi son extrême gentillesse, sa grâce, cette courtoisie chinoise selon l’expression de Gershom Scholem, bien qu’un penchant moins familier le poussa parfois à l’ironie, voire à l’insolence, qualité shandy s’il en est. Ainsi chassé de Berlin dès les premiers mois de l’année 1933, il n’hésite pas à faire paraître dans le Frankfurter Zeitung du lundi 20 février, journal démocrate dans lequel il publiât régulièrement des articles, un encart des plus corrosif :
 « Je peux cordialement recommander la Gestapo à tous. »
 La société shandy lui doit enfin toutes sortes d’inventions, dont l’indispensable « souriante machine à peser les livres » pour s’assurer du caractère transportable de ceux-ci, et la conception d’un machine à sourire, beaucoup plus complexe que la précédente, et permettant in fine d’affiner avec plus de précision le tri des livres. Ce penchant moins connu de ses biographes mena Benjamin vers d’autres projets :
 « En ce qui me concerne, je m’efforce de diriger mon télescope par delà la brume ensanglantée sur un mirage du XIXe siècle, que je m’efforce de dépeindre selon les traits qu’il révélera dans un monde futur libéré de la magie. Je dois évidemment commencer par construire moi-même ce télescope […]. » [4] Nul ne sait s'il y parvint.
Rodolphe Rolland.




[1] E. Vila-Matas, Abrégé d’histoire de la littérature portative.
[2] G. Scholem, Walter Benjamin : histoire d’une amitié.
[3] Theodor W. Adorno, Sur Walter Benjamin.
[4] Walter Benjamin, A Werner Kraft (lettre du 28 octobre 1935) in Correspondance 1929-1940. T. II.