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| Andrei Biely (1905) par Léon Bakst |
GALERIE SHANDY (1) : ANDREI BIELY
A la page 11 du prologue de son Abrégé d'histoire de la
Littérature Portative, Enrique Vila-Matas cite le nom de l'écrivain russe Andrei
Biely et dont le vrai nom est Boris Nikolaïevitch Bougaïev.
« A la fin de l’hiver 1924, sur le rocher même où
Nietzsche avait eu l’intuition de l’éternel retour, l’écrivain russe André
Biely fut pris d’une crise de nerfs en éprouvant l’irrémédiable remontée des
laves de son surconscient. Le même jour et à la même heure, non loin de là, le
musicien Edgar Varèse tombait soudainement de cheval alors que, parodiant
Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ à la guerre. Ces deux scènes
me semblent avoir été les deux piliers sur lesquels s’est bâtie l’histoire de
la littérature portative » (Enrique Vila-Matas).
Page 20, Francis Picabia écrit une lettre à Berta Bocado.
Lui et Duchamp (Marcel) s’interrogent pour savoir si Biely est « des nôtres
», entendez un Shandy.
La lettre poursuit : « D’après les renseignements que
nous avons sur lui, il habite dans la même rue que toi (à Zurich) et, en fin
d’après-midi, il joue aux échec avec Tristan Tzara. Il semblerait qu’il
fonctionne en machine célibataire. Le héros de Petersbourg, son meilleur roman
est un conspirateur et, en même temps, une machine célibataire qui , à un
moment d’inspiration certaine, mange une bombe pour goûter ensuite le délicieux
tic-tac qu’elle fait dans son ventre. Ce Biely est sans doute un fou de toute
première qualité. ».
Il charge ensuite Berta Bocado, son ancienne maîtresse, de
lier connaissance avec Biely pour savoir s’il a des ressemblances avec le
personnage de son roman. Enrique Vila-Matas
écrit plus loin que « quelques jours après, Berta Bocado envoya
des renseignements complètement erronés à Picabia, donnant ainsi naissance à un
malentendu qui devait contribuer de façon décisive à la consolidation de la
société secrète portative ».
Le compte-rendu de la femme fatale Berta Bocado trace un
portrait bizarre de l’écrivain russe qui se conduit, lui aussi, d’une manière
extrêmement étrange. Invité chez lui, la femme fatale s’aperçoit qu’il ne la
remarque même pas et qu’il passe son temps à transporter convulsivement des
cartables d’un endroit à l’autre de son studio, cartables qu’elle suppose
contenir des manuscrits littéraires. Comme seule réponse à son comportement,
Biely répond qu’il adore, tout simplement, transporter tout ce qui lui semble
portatif.
Derrière cette conduite bizarre décrite par Bocado, Picabia
y voit un message codé qu’il va s’efforcer de déchiffrer et c’est avec l’aide
involontaire de Marcel Duchamp que Picabia va trouver la clé de l’énigme.
Duchamp lui raconte qu’il a rêvé de quatre phrases, celles-ci étant plus tard recueillies
par André Breton dans son Anthologie de l’Humour noir. Les voici :
Etrangler l’étranger
Eglise, exil
Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux
aux mots exquis
Biely est le plus vieux du port actif.
Si les trois premières sont exactes, la dernière est bien
entendu complètement farfelue et inventée par Enrique Vila-Matas .
Néanmoins, Picabia voit dans la phrase rêvée de Duchamp un
message et une clé, surtout, dans le mot « port actif » si bien que
Picabia embarque Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut le 27
juillet 1924 pour un voyage vers Port-Hâtif, village africain situé sur le
delta du Niger. Ce voyage sera raconté dans le portrait de Jacques Rigaut.
Nous n’entendrons plus parler de Biely dans la suite de l’Abrégé
d'histoire de la Littérature Portative.
Alors, André Biely est-il Shandy ?
Nous rappelons au lecteur les deux conditions indispensables
requises pour appartenir à la société des Shandys, définies par Enrique
Vila-Matas page 15, outre l’exigence mise à part d’un haut degré de
folie : fonctionner en machine célibataire et justifier d’une œuvre qui
peut aisément tenir dans une mallette.
Bien qu’il soit, selon Picabia, « sans doute un fou de
toute première qualité » (voir ses Carnets d’un Toqué) et qu’il réponde à
une autre exigence parmi les qualités non indispensables mais recommandées qui
est l’esprit d’innovation, André Biely n’est pourtant pas, comme son héros de
Petersbourg, une machine célibataire puisque l’année de son premier roman La
Colombe d'argent publié dans une revue en 1909, il rencontre Assia
Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne.
De même, il n’est pas certain que
son œuvre put être contenue dans une mallette car en 1924, André Biely a déjà
écrit pratiquement toute son œuvre et à sa mort, celle-ci comprend 46 volumes
et plus de 300 articles, récits, esquisses.
Il reste toutefois que pour Enrique
Vila-Matas « la chute de
Varèse, la crise de nerfs de Biely et l’apparition inattendue d’un artiste
célibataire, gratuit et délirant, dans le champs de vision de Duchamp furent
les fondations sur lesquelles s’édifia la société secrète ».
En quoi une crise de nerfs et une
chute de cheval provoquent la naissance d’une société secrète, c’est là un
mystère que je n’ai toujours pas élucidé.
Serait-ce que l’auteur se moque un
peu de nous ?
André Biély (1880-1934) est surtout connu pour Petersbourg,
un roman "urbain" à rapprocher de l'Ulysse de Joyce ou du Berlin
Alexanderplatz de Döblin. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines
dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était aussi
musicien et dessinateur. C’était aussi un poète, de la génération des jeunes
symbolistes russes. Glossolalie, écrit en octobre 1917, est un
"poème sur le son", une genèse hallucinée des significations
syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche
Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La
Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.
« Yeux pervenche tendus vers l’éternité, la folie en
ombre opaque sur lui comme nuées, sourire angélique, Biely s’avançait dans
notre pauvre monde en labourant la terre de la langue russe. Frénétiquement,
tendrement, poétiquement.
Occulté en Occident par son frère-ennemi, son double astral, Alexandre Blok, ce sont les travaux de Georges Nivat qui nous parlent encore de lui. Et une grande partie de son œuvre est disponible grâce aux éditions de l’Age d’homme et à Jacqueline Chambon et, malgré l’obstacle ici certain de la langue, car les romans de Biély sont tous en prose rythmée, on peut saisir l’ombre immense du « plus halluciné des symbolistes russes ». Celui qui voulait comprendre, épouser et déchiffrer « le rythme de l’univers ».
Occulté en Occident par son frère-ennemi, son double astral, Alexandre Blok, ce sont les travaux de Georges Nivat qui nous parlent encore de lui. Et une grande partie de son œuvre est disponible grâce aux éditions de l’Age d’homme et à Jacqueline Chambon et, malgré l’obstacle ici certain de la langue, car les romans de Biély sont tous en prose rythmée, on peut saisir l’ombre immense du « plus halluciné des symbolistes russes ». Celui qui voulait comprendre, épouser et déchiffrer « le rythme de l’univers ».
source :
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/biely/biely.html
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| Andrei Biely. |


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