mercredi 4 mai 2016

Galerie Shandy (1) André Biely


Andrei Biely (1905) par Léon Bakst

GALERIE SHANDY (1) : ANDREI BIELY


A la page 11 du prologue de son Abrégé d'histoire de la Littérature Portative, Enrique Vila-Matas cite le nom de l'écrivain russe Andrei Biely et dont le vrai nom est Boris Nikolaïevitch Bougaïev.

« A la fin de l’hiver 1924, sur le rocher même où Nietzsche avait eu l’intuition de l’éternel retour, l’écrivain russe André Biely fut pris d’une crise de nerfs en éprouvant l’irrémédiable remontée des laves de son surconscient. Le même jour et à la même heure, non loin de là, le musicien Edgar Varèse tombait soudainement de cheval alors que, parodiant Apollinaire, il simulait des préparatifs de départ à la guerre. Ces deux scènes me semblent avoir été les deux piliers sur lesquels s’est bâtie l’histoire de la littérature portative » (Enrique Vila-Matas).

Page 20, Francis Picabia écrit une lettre à Berta Bocado. Lui et Duchamp (Marcel) s’interrogent pour savoir si Biely est « des nôtres », entendez un Shandy.
La lettre poursuit : « D’après les renseignements que nous avons sur lui, il habite dans la même rue que toi (à Zurich) et, en fin d’après-midi, il joue aux échec avec Tristan Tzara. Il semblerait qu’il fonctionne en machine célibataire. Le héros de Petersbourg, son meilleur roman est un conspirateur et, en même temps, une machine célibataire qui , à un moment d’inspiration certaine, mange une bombe pour goûter ensuite le délicieux tic-tac qu’elle fait dans son ventre. Ce Biely est sans doute un fou de toute première qualité. ».

Il charge ensuite Berta Bocado, son ancienne maîtresse, de lier connaissance avec Biely pour savoir s’il a des ressemblances avec le personnage de son roman. Enrique Vila-Matas  écrit plus loin que « quelques jours après, Berta Bocado envoya des renseignements complètement erronés à Picabia, donnant ainsi naissance à un malentendu qui devait contribuer de façon décisive à la consolidation de la société secrète portative ».
Le compte-rendu de la femme fatale Berta Bocado trace un portrait bizarre de l’écrivain russe qui se conduit, lui aussi, d’une manière extrêmement étrange. Invité chez lui, la femme fatale s’aperçoit qu’il ne la remarque même pas et qu’il passe son temps à transporter convulsivement des cartables d’un endroit à l’autre de son studio, cartables qu’elle suppose contenir des manuscrits littéraires. Comme seule réponse à son comportement, Biely répond qu’il adore, tout simplement, transporter tout ce qui lui semble portatif.
Derrière cette conduite bizarre décrite par Bocado, Picabia y voit un message codé qu’il va s’efforcer de déchiffrer et c’est avec l’aide involontaire de Marcel Duchamp que Picabia va trouver la clé de l’énigme. Duchamp lui raconte qu’il a rêvé de quatre phrases, celles-ci étant plus tard recueillies par André Breton dans son Anthologie de l’Humour noir.  Les voici :
Etrangler l’étranger
Eglise, exil
Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis
Biely est le plus vieux du port actif.

Si les trois premières sont exactes, la dernière est bien entendu complètement farfelue et inventée par Enrique Vila-Matas  .
Néanmoins, Picabia voit dans la phrase rêvée de Duchamp un message et une clé, surtout, dans le mot « port actif » si bien que Picabia embarque Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut le 27 juillet 1924 pour un voyage vers Port-Hâtif, village africain situé sur le delta du Niger. Ce voyage sera raconté dans le portrait de Jacques Rigaut.
Nous n’entendrons plus parler de Biely dans la suite de l’Abrégé d'histoire de la Littérature Portative.



Alors, André Biely est-il Shandy ?
Nous rappelons au lecteur les deux conditions indispensables requises pour appartenir à la société des Shandys, définies par Enrique Vila-Matas page 15, outre l’exigence mise à part d’un haut degré de folie : fonctionner en machine célibataire et justifier d’une œuvre qui peut aisément tenir dans une mallette.
Bien qu’il soit, selon Picabia, « sans doute un fou de toute première qualité » (voir ses Carnets d’un Toqué) et qu’il réponde à une autre exigence parmi les qualités non indispensables mais recommandées qui est l’esprit d’innovation, André Biely n’est pourtant pas, comme son héros de Petersbourg, une machine célibataire puisque l’année de son premier roman La Colombe d'argent publié dans une revue en 1909, il rencontre Assia Tourguenieva, qu’il épousera en 1914 à Berne.
De même, il n’est pas certain que son œuvre put être contenue dans une mallette car en 1924, André Biely a déjà écrit pratiquement toute son œuvre et à sa mort, celle-ci comprend 46 volumes et plus de 300 articles, récits, esquisses.
Il reste toutefois que pour Enrique Vila-Matas  « la chute de Varèse, la crise de nerfs de Biely et l’apparition inattendue d’un artiste célibataire, gratuit et délirant, dans le champs de vision de Duchamp furent les fondations sur lesquelles s’édifia la société secrète ».
En quoi une crise de nerfs et une chute de cheval provoquent la naissance d’une société secrète, c’est là un mystère que je n’ai toujours pas élucidé.
Serait-ce que l’auteur se moque un peu de nous ?

André Biély (1880-1934) est surtout connu pour Petersbourg, un roman "urbain" à rapprocher de l'Ulysse de Joyce ou du Berlin Alexanderplatz de Döblin. Très doué et instruit dans plusieurs disciplines dont les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie, il était aussi musicien et dessinateur. C’était aussi un poète, de la génération des jeunes symbolistes russes. Glossolalie, écrit en octobre 1917, est un "poème sur le son", une genèse hallucinée des significations syllabiques. Logogonie emportée par la passion cratylienne, elle rapproche Biély du Rimbaud des Voyelles, du Mallarmé des Mots anglais, du Brisset de La Science de Dieu ou du Khlebnikov de La Création verbale.

« Yeux pervenche tendus vers l’éternité, la folie en ombre opaque sur lui comme nuées, sourire angélique, Biely s’avançait dans notre pauvre monde en labourant la terre de la langue russe. Frénétiquement, tendrement, poétiquement.
Occulté en Occident par son frère-ennemi, son double astral, Alexandre Blok, ce sont les travaux de Georges Nivat qui nous parlent encore de lui. Et une grande partie de son œuvre est disponible grâce aux éditions de l’Age d’homme et à Jacqueline Chambon et, malgré l’obstacle ici certain de la langue, car les romans de Biély sont tous en prose rythmée, on peut saisir l’ombre immense du « plus halluciné des symbolistes russes ». Celui qui voulait comprendre, épouser et déchiffrer « le rythme de l’univers ».
 source : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/biely/biely.html


Andrei Biely.




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