Page 37 de l’Abrégé d’histoire de la littérature
portative , Enrique Vila-Matas écrit « un autre trait
typiquement shandy est le refus radical de toute idée de suicide comme de tout
autre tic romantique usé. ».
Mais le cas de Jacques Rigaut est différent. Enrique
Vila-Matas annonce la couleur page 31 : « Il est, semble-t-il, une constante
historique chez les fondateurs de toute société secrète, qu’il s’en trouve
toujours un dont le malin plaisir est de contredire les autres ».
Les Shandys sont des amoureux de la vie, à l’exception de
Jacques Rigaut qui s’est déclaré partisan de la mort et, plus précisément du
suicide, terme qui sera banni du langage Shandy après le suicide de Rigaut. La
figure de Jacques Rigaut et le cas du suicide, occupent dix pages et un
chapitre entier du livre : Suicides Hôteliers.
Rigaut est de l’expédition à Port-Hâtif, au Niger, qui vit
la fondation de la société secrète Shandy
Francis Picabia et quatre amis sont de cette
expédition : Marcel Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut.
Ils embarquent à Marseille le 27 juillet 1924. Sur place, ils rencontrent
Georgia O’Keefe, américaine, peintre et sculpteur, qui voyage en compagnie de
William Carlos Williams. Le soir, lors d’un repas, l’américaine expose à ses
nouveaux amis sa théorie de la sexualité extrême, concept qui, intimement lié à
celui de machine célibataire, devient un des traits les plus typiquement
Shandy. La sexualité extrême, c’est « copuler par pur plaisir, et
ne jamais penser à la descendance et autres fadaises. » Georgie O’Keefe introduit du coup, un autre
trait de la société Shandy et de ses machines célibataires, celui de la femme
fatale.
Cette femme fatale dont Rigaut tombe, forcément amoureux,
l’auteur (EVM) ajoutant qu’il s’était inventé le prétexte de cet amour éperdu
pour mieux avoir la tentation de s’ôter la vie.
Dés son retour à Paris, Rigaut fonde l’Agence Générale du
Suicide. Après plusieurs pages sur son voyage à New-York (où il cherche à
revoir Georgie O’Keefe) EVM fait mourir
Rigaut à Palerme dans une chambre du célèbre Grand Hôtel et des Palmes où
mourut réellement l’écrivain Raymond Roussel, auteur des Impressions
d’Afrique, (et personnage Shandy évidemment), œuvre à laquelle il est fait
allusion au début du chapitre, dans cette Afrique où tout à commencé, où nos
aventuriers s’ennuient jusqu’au jour où un nègre unijambiste jouant de la flûte
sur son propre tibia, traverse la grande place de Port-Hâtif. EMV ajoute que ce personnage est en tout
point identique au Lelgoualc’h des Impressions d’Afrique.
Dans
le célèbre ouvrage de Raymond Roussel, le Lelgoualc’h en question apparaît au
chapitre IV. Tombé d’un mat de cocagne, le personnage se fracture la cuisse et
doit être amputé. Roussel écrit : « On agit selon son désir, et certain jour le
pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier
auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement
enveloppé. Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de
velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore. Le jeune
Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en
jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la
bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée,
attirait la foule des curieux et faisait partout croître la
recette...L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la
résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui
se bonifie avec le temps. En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia
jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente
mélancolie »
Ceci
nous a éloigné, j’en conviens, de Jacques Rigaut, si cette digression n’était,
dans le cas présent, tout à fait indispensable, et ma foi, conforme à l’esprit
Shandy qui tire son nom de l’œuvre maîtresse de Laurence
Sterne, lequel a élevé la digression au rang d’art littéraire.
Biographie Jacques
Rigaut
Jacques Rigaut est un
écrivain dadaïste français né à Paris en 1898 et mort suicidé en 1929. Dandy
sans argent, vivant chez ses parents, il devient un grand consommateur d’opium,
de cocaïne et d’héroïne. En 1922, il rejoint Tristan Tzara et quitte les
surréalistes. En 1924, il rencontre Gladys Barber, une jeune Américaine
fortunée qu’il suit à New York. Il rentre à Paris peu après, avant de repartir
pour New York début 1925. Il épouse Gladys Barber en janvier 1926, mais elle le
quitte rapidement, lassée de sa toxicomanie. Il vit misérablement à New York
jusqu’en novembre 1928, date à laquelle il revient à Paris et reprend une vie
mondaine dans une maison prêtée par le surréaliste Paul Chadourne. Il commence
une série de cures de désintoxications. Le 6 novembre 1929, dans une maison de
repos de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) appelée « La Vallée aux
loups », Jacques Rigaut se suicide d’une balle tirée en plein cœur
(source : la revue des ressources)
Pierre Drieu La Rochelle
s’inspirera de Jacques Rigaut, dont il était l’ami, pour le personnage de son
roman Le Feu Follet (1931)
« Je
serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y
a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La
seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de
l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut
par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir,
l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, la famille, la liberté,
la pesanteur, l’argent, la pauvreté ; l’amour, l’absence d’amour, la
syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la
platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il
n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont
faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques
négligeables suicides-accidents. (Il y a bien, sans doute, la souffrance du
corps. Moi, je me porte bien : tant pis pour ceux qui ont mal au foie. Il
s’en faut que j’aie le goût des victimes, mais je n’en veux pas aux gens quand
ils jugent qu’ils ne peuvent endurer un cancer). Et puis, n’est-ce pas, ce qui
nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec
lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. La contrariété et
le désespoir ne sont jamais, d’ailleurs, que de nouvelles raisons de s’attacher
à la vie. C’est bien commode, le suicide : je ne cesse pas d’y
penser ; c’est trop commode : je ne me suis pas tué. Un regret
subsiste : on ne voudrait pas partir avant de s’être compromis ; on
voudrait, en sortant, entraîner avec soi Notre-Dame, l’amour ou la
République. » Jacques Rigaut


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