samedi 14 mai 2016

GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT









GALERIE SHANDY (2) - JACQUES RIGAUT
Page 37 de l’Abrégé d’histoire de la littérature portative , Enrique Vila-Matas écrit « un autre trait typiquement shandy est le refus radical de toute idée de suicide comme de tout autre tic romantique usé. ».
Mais le cas de Jacques Rigaut est différent. Enrique  Vila-Matas annonce la couleur page 31 : « Il est, semble-t-il, une constante historique chez les fondateurs de toute société secrète, qu’il s’en trouve toujours un dont le malin plaisir est de contredire les autres ».
Les Shandys sont des amoureux de la vie, à l’exception de Jacques Rigaut qui s’est déclaré partisan de la mort et, plus précisément du suicide, terme qui sera banni du langage Shandy après le suicide de Rigaut. La figure de Jacques Rigaut et le cas du suicide, occupent dix pages et un chapitre entier du livre : Suicides Hôteliers.
Rigaut est de l’expédition à Port-Hâtif, au Niger, qui vit la fondation de la société secrète Shandy
Francis Picabia et quatre amis sont de cette expédition : Marcel Duchamp, Ferenc Szalay, Paul Morand et Jacques Rigaut. Ils embarquent à Marseille le 27 juillet 1924. Sur place, ils rencontrent Georgia O’Keefe, américaine, peintre et sculpteur, qui voyage en compagnie de William Carlos Williams. Le soir, lors d’un repas, l’américaine expose à ses nouveaux amis sa théorie de la sexualité extrême, concept qui, intimement lié à celui de machine célibataire, devient un des traits les plus typiquement Shandy. La sexualité extrême, c’est « copuler par pur plaisir, et ne jamais penser à la descendance et autres fadaises. »  Georgie O’Keefe introduit du coup, un autre trait de la société Shandy et de ses machines célibataires, celui de la femme fatale.
Cette femme fatale dont Rigaut tombe, forcément amoureux, l’auteur (EVM) ajoutant qu’il s’était inventé le prétexte de cet amour éperdu pour mieux avoir la tentation de s’ôter la vie.
Dés son retour à Paris, Rigaut fonde l’Agence Générale du Suicide. Après plusieurs pages sur son voyage à New-York (où il cherche à revoir Georgie O’Keefe)  EVM fait mourir Rigaut à Palerme dans une chambre du célèbre Grand Hôtel et des Palmes où mourut réellement l’écrivain Raymond Roussel, auteur des Impressions d’Afrique, (et personnage Shandy évidemment), œuvre à laquelle il est fait allusion au début du chapitre, dans cette Afrique où tout à commencé, où nos aventuriers s’ennuient jusqu’au jour où un nègre unijambiste jouant de la flûte sur son propre tibia, traverse la grande place de Port-Hâtif.  EMV ajoute que ce personnage est en tout point identique au Lelgoualc’h des Impressions d’Afrique.
Dans le célèbre ouvrage de Raymond Roussel, le Lelgoualc’h en question apparaît au chapitre IV. Tombé d’un mat de cocagne, le personnage se fracture la cuisse et doit être amputé. Roussel écrit : « On agit selon son désir, et certain jour le pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement enveloppé. Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore. Le jeune Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée, attirait la foule des curieux et faisait partout croître la recette...L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui se bonifie avec le temps. En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente mélancolie »
Ceci nous a éloigné, j’en conviens, de Jacques Rigaut, si cette digression n’était, dans le cas présent, tout à fait indispensable, et ma foi, conforme à l’esprit Shandy qui tire son nom de l’œuvre maîtresse de Laurence Sterne, lequel a élevé la digression au rang d’art littéraire.

Biographie Jacques Rigaut
Jacques Rigaut est un écrivain dadaïste français né à Paris en 1898 et mort suicidé en 1929. Dandy sans argent, vivant chez ses parents, il devient un grand consommateur d’opium, de cocaïne et d’héroïne. En 1922, il rejoint Tristan Tzara et quitte les surréalistes. En 1924, il rencontre Gladys Barber, une jeune Américaine fortunée qu’il suit à New York. Il rentre à Paris peu après, avant de repartir pour New York début 1925. Il épouse Gladys Barber en janvier 1926, mais elle le quitte rapidement, lassée de sa toxicomanie. Il vit misérablement à New York jusqu’en novembre 1928, date à laquelle il revient à Paris et reprend une vie mondaine dans une maison prêtée par le surréaliste Paul Chadourne. Il commence une série de cures de désintoxications. Le 6 novembre 1929, dans une maison de repos de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) appelée « La Vallée aux loups », Jacques Rigaut se suicide d’une balle tirée en plein cœur (source : la revue des ressources)

Pierre Drieu La Rochelle s’inspirera de Jacques Rigaut, dont il était l’ami, pour le personnage de son roman Le Feu Follet (1931)

«  Je serai sérieux comme le plaisir. Les gens ne savent pas ce qu’ils disent. Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. On peut par charité l’éviter à quelques-uns, mais à soi-même ? Le désespoir, l’indifférence, les trahisons, la fidélité, la solitude, la famille, la liberté, la pesanteur, l’argent, la pauvreté ; l’amour, l’absence d’amour, la syphilis, la santé, le sommeil, l’insomnie, le désir, l’impuissance, la platitude, l’art, l’honnêteté, le déshonneur, la médiocrité, l’intelligence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Nous savons trop de quoi ces choses sont faites pour y prendre garde ; juste bonnes à propager quelques négligeables suicides-accidents. (Il y a bien, sans doute, la souffrance du corps. Moi, je me porte bien : tant pis pour ceux qui ont mal au foie. Il s’en faut que j’aie le goût des victimes, mais je n’en veux pas aux gens quand ils jugent qu’ils ne peuvent endurer un cancer). Et puis, n’est-ce pas, ce qui nous libère, ce qui nous ôte toute chance de souffrance, c’est ce revolver avec lequel nous nous tuerons ce soir si c’est notre bon plaisir. La contrariété et le désespoir ne sont jamais, d’ailleurs, que de nouvelles raisons de s’attacher à la vie. C’est bien commode, le suicide : je ne cesse pas d’y penser ; c’est trop commode : je ne me suis pas tué. Un regret subsiste : on ne voudrait pas partir avant de s’être compromis ; on voudrait, en sortant, entraîner avec soi Notre-Dame, l’amour ou la République. » Jacques Rigaut

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